“ Un moineau, pourchassé par un épervier, se réfugia sous son manteau ; après l’avoir caressé, il le laissa partir en disant qu’il ne faut pas livrer le suppliant. » (IV 10)

Cet oiseau est bien humain pour venir, tel un enfant, chercher protection auprès de l’homme, en l’espèce ici, Xénocrate, qui, lui, a l’esprit bien solide pour ne pas le prendre pour autre chose qu’un oiseau, tant les Grecs vivaient dans un monde où les métamorphoses du divin en animal n’avaient rien d’extraordinaire.

Mais cet abri offert, l’est-il bien au pur animal ? Le petit oiseau est-il un suppliant parmi d’autres, qui pourraient tout aussi bien appartenir à l’espèce humaine, ou bien n’ est-il que la métaphore de l’homme faible pourchassé par le puissant ?

La note de Tiziano Dorandi m’apprend que l’anecdote « est inspirée par la tradition concernant le végétarisme du scholarque » (p.497) mais je ne vois guère le lien entre le refus de la viande animale et la protection du faible. A moins qu’il ne faille penser comme les psychanalystes que la raison invoquée par Xénocrate en cache une autre ! Ce qui ne serait guère compréhensible, vu que la raison secrète est tout aussi noble que la raison formulée.

Certes le texte d’Elien auquel renvoie Dorandi suggère que la survenue du petit animal n’est pas seulement l’occasion d’illustrer une attitude à tenir face aux hommes :

« Xénocrate de Chalcédoine, disciple de Platon, avait l'âme singulièrement sensible à la pitié; et ce n'était pas seulement envers les hommes : les animaux l'ont souvent éprouvé. Un jour qu'il était assis en plein air, un moineau, vivement poursuivi par un épervier, vint se réfugier dans son sein : Xénocrate le reçut avec joie, et le tint caché jusqu'à ce que l'oiseau de proie eût disparu. Quand le moineau fut remis de sa frayeur, Xénocrate entrouvrant sa robe, le laissa s'envoler : "Je n'ai pas à me reprocher, dit-il, d'avoir trahi un suppliant." (Histoires diverses trad. de Dacier 1827)

Dois-je en conclure que la pitié pour la souffrance animale fonde nécessairement le refus de consommer de la viande ? En tout cas, Elisabeth de Fontenay dans la somme qu’elle a consacrée aux thèses philosophiques sur les animaux (Le silence des bêtes 1998) ne dit mot de Xénocrate...

Laissons cette ombre : quoi qu’il en soit, ce Xénocrate si tendre avec le petit moineau est comme le symétrique inversé de celui auquel il a succédé à l’Académie, Speusippe, brutal avec son chien au point de le jeter au fond d’un puits.

Ceci dit, cette douceur vis-à-vis du minuscule, de l’étranger, de l’insignifiant ne prend son sens que par rapport à la froideur de Xénocrate par rapport au Grand. Tel Diogène, il ignore le Maître quand celui-ci est politique :

« On raconte qu’Antipatros (l’homme qui règne sur la Macédoine) étant un jour venu à Athènes et l’ayant salué il ne le salua pas en retour avant d’avoir achevé le discours qu’il était en train de tenir. » (11)

Même si le Maître se fait menaçant, Xénocrate, bien que rempli de pitié pour les suppliants, ne se fait pas suppliant à son tour :

« Denys ayant dit à Platon que quelqu’un allait lui couper le cou, Xénocrate qui était présent dit, après avoir montré son propre cou : « En aucun cas, dit-il, avant d’avoir coupé celui-ci » » (11)

Le moineau Xénocrate n’a pas fui devant l’épervier Antipatros.