Qui donc aujourd'hui se souvient d'avoir été Pythagore ?
Par Philalèthe le mercredi 22 novembre 2006, 22:34 - Pythagore et les pythagoriciens - Lien permanent
Autre moyen de relier Pythagore à Héraclide du Pont, partir de ce que ce dernier dit du premier:
« Il (Pythagore donc) racontait sur lui-même les choses suivantes : il avait été autrefois Aithalidès et passait pour le fils d’Hermès ; Hermès lui avait dit de choisir ce qu’il voulait, excepté l’immortalité. Il avait donc demandé de garder, vivant comme mort, le souvenir de ce qui lui arrivait. Ainsi dans sa vie, il se souvenait de tout, et une fois mort il conservait des souvenirs intacts. Plus tard, il entra dans le corps d’Euphorbe et fut blessé par Ménélas. Et Euphorbe disait qu’il avait été Aithalidès, et qu’il tenait d’Hermès ce présent et cette manière qu’avait l’âme de passer d’un lieu à un autre, et il racontait comment elle avait accompli ses parcours, dans quelles plantes et quels animaux elle s’était trouvée présente, et tout ce que son âme avait éprouvé dans l’Hadès, et ce que les autres y supportaient. Euphorbe mort, son âme passa dans Hermotime qui, voulant lui-même donner une preuve, retourna auprès des Branchidées et pénétrant dans le sanctuaire d’Apollon, montra le bouclier que Ménélas y avait consacré (il disait en effet que ce dernier, lorsqu’il avait appareillé de Troie, avait consacré ce bouclier à Apollon), un bouclier qui était dès cette époque décomposé, et dont il ne restait que la face en ivoire. Lorsque Hermotime mourut, il devint Pyrrhos, le pécheur délien ; derechef, il se souvenait de tout, comment il avait été auparavant Aithalidès, puis Euphorbe, puis Hermotime, puis Pyrrhos. Quand Pyrrhos mourut, il devint Pythagore et se souvint de tout ce qui vient d’être dit. » (VIII 5)
Voilà donc une forme curieuse de dualisme. Le dualisme est cette doctrine
selon laquelle chaque homme est constitué de deux substances indépendantes
l’une de l’autre : le corps et l’âme. Il va de pair avec l’affirmation de
l’immortalité de l’âme ; Descartes en est le défenseur
paradigmatique.
La version donnée ici est étonnante car si l’âme est réellement distincte du
corps, c’est de plusieurs corps successifs qu’elle est l’âme. Mais en quel sens
est-elle la même âme ? Il n’est nulle part affirmé que Pythagore ait été
psychologiquement le même homme que Pyrrhos, Hermotime, Euphorbe et Aithalidès.
Cette thèse aurait en plus l’étrange conséquence que certaines plantes et
certains animaux auraient été animés eux aussi successivement par cette âme
permanente qui ne serait donc plus une âme humaine mais une âme tout court,
accidentellement végétale ou animale ou humaine (1).
Pour identifier plus exactement l’âme en question, il faut garder à l’esprit
qu’elle conserve constamment la même mémoire ; la conséquence en est que
si Aithalidès est simple, Euphorbe, lui, est double, puisqu’il a à l’esprit la
vie d’Aithalidès et la sienne. Ce qui revient à se remémorer les événements
vécus par Aithalidès ni du point de vue de la troisième personne (car Euphorbe
dit "je" en parlant d'Aithalidès qui n'est pourtant pas lui !) ni du point de
vue de la première personne (car Euphorbe ne continue pas sa vie dans un
nouveau corps). Je conçois donc une mémoire commune, condition d'existence d'
une série discontinue de séries elles-mêmes continues. Pythagore peut dire
qu’il a été Aithalidès mais pas au sens où on dit qu’on a été l’enfant qu’on
n’est plus. On découvre à vrai dire un monstre psychologique : c’est au
cœur de soi la mémoire d’un autre soi, comme si je me rappelais à la première
personne de la vie d’un autre que soi dont pourtant je partage sans qu’elle
contamine la mienne la mémoire à la première personne. Moi, Pythagore, je me
rappelle que moi, j’ai combattu Ménélas, mais le même mot "moi" renvoie
impossiblement à deux personnes distinctes. C’est l’identité d’autrui
introduite à la première personne par le biais de sa mémoire dans mon
esprit.
Fidèle à cette construction conceptuellement impensable, il me semble donc
logique de conclure que si Pythagore n’existe plus du tout existe la Mémoire
qui héberge parmi d’autres la sienne et qui continue de s’actualiser sous la
forme individualisée mais toujours changée d’un « je me souviens que j’ai
été Pythagore. » Hermès n’a donc réellement pas donné à son fils une forme
déguisée d’immortalité : Aithalidès est mort mais la Mémoire de personne
dont il était le premier locataire, elle, est bel et bien immortelle. Elle
passe d’individu en individu sans jamais pouvoir elle-même s’exprimer à la
première personne, sinon sous la forme d’un emprunt éphémère d’identité. Au
fond, le sujet pythagoricien n’est pas un homme à l' expérience exceptionnelle,
il héberge le temps de sa vie la mémoire d’une série d’expériences qui ne
communiquent pas entre elles et donc n’enrichissent pas la sienne.
(1)Diogène Laërce fera plus loin parler ainsi Empédocle :
« Car j’ai déjà été autrefois garçon et fille,
buisson, oiseau et poisson cheminant à la surface de l’eau. » (VIII
77)
Commentaires
La réponse dualiste à l’antique, telle que vous l’évoquez, exprime surtout le souci de la transmission du passé aux générations du présent. Cette construction métaphysique du sujet, raconte, me semble-t-il, une préoccupation majeure : le lien entre les hommes. La philosophie de l’esprit, telle qu’elle se développe dans le débat contemporain, exprime avant tout un souci d’adéquation avec les diverses découvertes empiriques : la psychologie, les neurosciences, etc. Bien que les mondes ne soient pas les mêmes, les préoccupations demeurent et les questions concernant l’esprit restent, à mon avis, largement des questions métaphysiques – une métaphysique certes comprise comme autre chose que la poursuite de vérités éternelles, mais une métaphysique qui cherche à construire de la cohérence avec le travail empirique de notre monde.
"La réponse dualiste à l'antique". Je n'irai pas aussi loin comme si on pouvait parler d'une réponse antique unique. certains antiques ne se posaient pas la question d'ailleurs.