MacIntyre: le stoïcisme et un détail troublant ou de la promotion philosophique des nazis.
Par Philalèthe le vendredi 2 février 2007, 22:05 - Nietzsche - Lien permanent
Alasdair MacIntyre est un grand philosophe américain néo-aristotélicien. Dans After Virtue. A study in moral theory (1981), il défend la supériorité intrinsèque d’une éthique des vertus (Aristote) sur une éthique de la loi (Kant par exemple). C’est dans le cadre d’un passage où il identifie dans le stoïcisme une morale antique de la loi qu’il écrit :
« Chaque fois que les vertus commencent à perdre leur place centrale, le schéma stoïcien de pensée et d’action reparaît aussitôt. Le stoïcisme reste l’une des possibilités morales permanentes dans les cultures occidentales. S’il n’a pas été le seul ou le principal modèle pour les moralistes qui devaient plus tard réduire (presque) toute la morale au concept de loi morale, c’est parce que le monde antique fut converti par une autre morale de la loi, plus stricte encore, celle du judaïsme. C’est bien sûr sous la forme du christianisme que le judaïsme prévalut ainsi. Mais ceux qui, tels Nietzsche et les nazis (c'est moi qui souligne), ont vu le christianisme comme essentiellement judaïque, ont dans leur hostilité perçu une vérité déguisée aux yeux de tant de prétendus amis modernes du christianisme. » (Après la vertu Puf Quadrige p.166)
Stupéfait de voir dans un tel texte les Nazis associés à Nietzsche et les uns et autres loués pour leur lucidité relativement au christianisme. En plus, il ne s’agit pas de nazification de Nietzsche mais bien plutôt d’une nietzschéisation, si on me passe l’expression, des Nazis. En effet, dans le chapitre 9 de l’ouvrage (Nietzsche ou Aristote?), MacIntyre écrit explicitement que si on devait faire l’erreur de ne pas opérer un retour à Aristote, c’est vers Nietzsche qu’il faudrait se tourner car « il est le philosophe moral de notre temps. » (p.112). Si donc MacIntyre n’a pas commis l’injustice majeure et grossière de réduire Nietzsche à Goebbels (pour faire vite) , c’est Goebbels (et les autres « théoriciens » du nazisme) qui se retrouvent élevés, sur un point au moins, à la hauteur d’un philosophe immense.
Je n’en reviens pas. Est-ce seulement que je suis politiquement correct ?
Commentaires
bonsoir,
Voilà un ouvrage interessant sur ce sujet si le lien est actif :
gallica.bnf.fr/ark:/12148...
sinon copier/coller sur la barre d'adresse...
99711
Personnellement je suis aussi choqué que vous, de puis longtemps on a le droit à un amalgame populaire qui voudrait associé Nietzsche à un pré-nazisme, et le Nazisme à un Nietzschéanisme.
Alors que l'on sait très bien d'après certaines lettres de Nietzsche, que premièrement politiquement, il ne pouvait rejoindre un tel courant, anti-nationnaliste qu'il était et pire, haineux qu'il était face à une nation allemande qu'il méprisait.
Le Nazisme inspiré du Nietzschéanisme est tout aussi absurde, vu l'eugénisme et toute l'idéologie nazi, se base sur un homme de base, alors que tout l'essentiel de la pensée nietzschéenne repose sur le devenir, sur la puissance de la volonté. (terme plus en adéquation de Nietzsche que la volonté de puissance je pense)
Mais bref, peu importe les amalgames, ce qui me gène ici, c'est pourquoi la mention des nazis. Quelle est son intérêt? Que l'on confonde, ou l'on rapproche Nietzsche et le nazisme, c'est absurde mais disons que soit, mais pourquoi ici le mentionner, et le mettre en effet tant en valeur?
J'avoue ne voir ici peut être qu'une provocation, une volonté de choquer, peut être motivé par une envie de faire réagir, mais bon.
Ce serait comme un communisme, qui au lieu de se reposer uniquement sur les thèses marxistes des philosophes, prenait comme modèle, les massacres staliniens et celà pour défendre sa thèse?
Car quand on parle de nazisme, l'on se doute, que à moins de faire un long développement sur une oeuvre très restreinte du système nazi et en précisant tout aussi longuement cette restriction, on risque alors dans les esprits des lecteurs de voir englober dans cette référence au nazisme, toute la pensée nazi.
Serait ce alors un négationnisme, ou alors plutôt une facon de légitimer, ou d'amoindrir l'horreur du systeme en le fondant en quelque sorte. Je ne pense pas qu'il irait jusque là.
Alors vraiment moi non plus je ne comprends pas l'intérêt de mentionner le nazi.
Mais en tout cas il est sur, que placé comme ca l'est, c'est gênant, et celà pousse à imaginer qu'il existe une véritable philosophie nazi, alors qu'elle n'a toujours été qu'un mix d'idée non fondé par le parti, tiré de diverses tendances philosophie, ou mouvement de pensées. Et de ce melting pot, ou chaque idée n'a plus de fondements raisonnable, on arrive à d'ailleur à l'alliance d'idée forcément innassociable.
Loin de toute logique, et de la Raison.
Alors je ne pense pas que l'on ait tort de se choquer malgré tout de cette, peut être, innocente ou maladroite allusion.
J'ai lu le commentaire de Ian, je pense que récuser pour maintenir sa "bonne conscience" tout lien entre le nazisme et l'idéologie allemande ne serait pas du gout de Nietzsche lui-même. Il y a eu évidemment une philosophie du nazisme (un syncrétisme de plusieurs mythologies dont la mythologie grecque n'est qu'une partie). Ce modèle syncrétique de pensée est celui de Platon, les idéologies ont une architecture de pensée qui est le plus souvent platonicienne. Pour Heidegger Cf. CHRISTIAN SOMMER " Heidegger, Aristote, Luther. Les sources néotestamentaires d'Etre et temps, PUF, 2005
Ma question sera donc la suivante :
Le sionnisme devait-il nier le protestantisme pour se poser comme idéologie non religieuse du judaisme ?
L' antisémitisme n'est-il pas une phase dialectique du mouvement juif lui-même ? (Cf. Karl Marx, écrits de jeunesse. Il n'y va pas avec le dos de la cuillière Marx à ce sujet...)
La critique du protestantisme effectuée par Heidegger et Nietzsche n'a t-elle pas mis un terme à la sédentarisation du judaisme en Europe ?
Pour revenir aux textes nietzschéens, on est surpris de l'absence de références à Aristote dans ses écrits. Or la critique du thomisme chrétien passe par la lecture du Stagirite ? Ou est ce travail ? Pourquoi Heidegger a abandonné sa thèse de doctorat à ce sujet ? Que s'est-il passé ???
Soit l'articulation suivante :
ARISTOTE = THOMISME
==> Critique thomisme = LUTHER ( protestantisme)
==> Critique protestantisme = emergence du sionnisme
Nietzsche = Nasi = est une proposition du registre du possible au regard du mouvement historique lui-même.
Au regard du corpus : proposition impossible
Bonjour,
Sans doute, avez-vous écrit "Nietzsche" à la place de" MacIntyre".
L'importance des deux philosophes - Nietzsche et Aristote- découle de leurs rôles historiques. Et il est sans doute vrai que l'éthique des vertus (les anciens) s'oppose à la morale des modernes (la loi).
Nietzsche est-il un philosophe dangereux ? Le philosophe allemand ne se réclame en aucune manière de l'idéologie nazie. Mais il s'en prend violemment à tout projet d'objectivité des valeurs morales.
Sur un point, je suis d'accord avec MacIntyre:le concept de surhomme est problématique.
Merci à 99711 pour sa référence bibliographique et à Laurence pour avoir repéré mon erreur.
Quant aux questions de 99711, je n'ai pas les moyens d'y répondre. Je laisse à d'autres, s'ils le peuvent, le soin de le faire.
De toute façon je n'avais comme intention en écrivant ce billet de problématiser la relation judaïsme/christianisme. J'ai juste voulu attirer le regard sur une association que la plupart des philosophes (petits et grands..) ne feraient jamais aujourd'hui, j'imagine du moins. Comme je ne connais de MacIntyre que ce livre, je ne sais pas si d'autres passages de lui permettraient de clarifier cette mise sur le même plan que je n'attendais pas. Si certains peuvent m'éclairer, ce sera avec plaisir.
Quant à savoir si Nietzsche est un philosophe dangereux, si dangereux veut dire susceptible d'être récupéré par une mauvaise cause, la preuve en est faite, non ?
Les nazis ne pouvaient pas récupérer Kant (même si je crois qu'Eichmann l'a fait pendant son procès invoquant l'impératif catégorique pour justifier son devoir d'obéissance - c'est à confirmer, il se peut que je fasse erreur -); la soeur de Nietzsche et son beau-frère ne sont pas les seuls à mettre en cause dans cette affaire. Un certain biologisme, son élitisme, les textes outrés de la fin (l'Antéchrist) etc se prêtent à mes yeux à récupération. On ne récupère tout de même pas qui on veut. Ma position ne revient évidemment pas à faire de Nietzsche un philosophe pré-nazi. Comme le rappelait Ian, ses attaques contre le racisme, l'antisémitisme, le pangermanisme, le nationalisme sont sans ambiguité.
Cher Philalète,
Je partage ton sentiment à propos de Nietzsche: il s'est toujours ouvertement opposé à l'idéologie nazie. Mais le danger est que sa philosophie repose sur une interprétation. Le statut de la vérité devient ainsi problématique.
Pour kant, c'est le contenu du devoir qui pose en effet problème ;R. Merle dans "la mort est mon métier"est assez explicite.
Pour les autres questions, je ne peux y répondre.
Bonsoir,
Bien sûr, on dira que Heidegger est tombé dans l'idéologie /NAZI/ a cause de l'ami de sa femme, que l'ouvrage de Nietzsche "La volonté de puissance" n'est qu'une compilation de sa soeur, mouillée avec les milieux nazis les plus notoires. Mais bien sûr que Heidegger et Nietzsche n'ont rien à voir avec tout cela... Accepter cette version universitaire essentiellement française, c'est réduire à néant la responsabilité de la philosophie par rapport aux autres champs (biologie, politique,théologie).
Rappelons, pour exemple, que Hegel lui même était pour une hiérarchie des races ? (Cf. propos de Kervegan, Sorbonne, Paris). Mais cela ne reviendrait à rien car le concept même de hiérarchie est d'origine théologique...
Il est difficile de mettre Nietzsche et Heidegger sur le même plan. Nietzsche est mort en 1900 et a combattu clairement les idéologies qu'on peut identifier comme des sources du nazisme. Heidegger, lui, a pris sa carte au parti nazi et l'a gardée jusqu'en 1945, faisant cours en uniforme militaire, ne levant pas le petit doigt au moment de l'expulsion de Husserl, son maître etc. Indépendamment de la question de l'interprétation de son oeuvre, le comportement public du philosophe Heidegger est un comportement d'allégeance au nazisme (à des degrés divers selon l'évolution du régime certes).
Quant à la position de Hegel, elle met en évidence que les grands philosophes restent des hommes de leur époque (il y a aussi des textes de Kant qu'on peut qualifier de racistes dans l'"Anthropologie d'un point de vue pragmatique" par exemple). De là à considérer que le cas Hegel est réglé; c'est comme si on jugeait Aristote à sa défense partielle de l'esclavage. Elevons-nous au niveau des oeuvres philosophiques, ne les rabaissons pas au niveau des inepties qu'elles peuvent contenir. Est-ce bien Sartre qui a dit approximativement: "Valéry était un petit-bourgeois mais tous les petits-bourgeois n'étaient pas Valéry" ? Merci d'avance à qui précisera et l'auteur et la citation...
Effectivement,
Je n'approuve pas votre raisonnement par défaut en ce qui concerne Aristote. Des sophistes au temps d'Aristote étaient déjà contre l'esclavage. Or Aristote l'a maintenu que dans la mesure où il était dans une position sociale "oligarchique". On ne peut pas exclure la position oligarchique de l'éthique d'Aristote. Idem pour Niezsche qui voulait fonder une secte d'élus. Quant à Heidegger, il n'avait rien à penser à ce sujet puisque cette problématique se retrouve dans le protestantisme dans lequel il baignait. Cela dit une hiérarchie sociale n'implique pas une hiérachie raciale.
J'ai voulu vérifier ce que j'ai avancé. En relisant "La naissance de la Philosophie à l'époque de la tragédie grecque", Nietzche précise bien qu'il voulait fonder un ordre d'aristocrates, une sorte "d'ordre du temple". Or c'est aussi ce que recouvre la notion de "Nasi" dans le judaisme : "nasi" signifie en hébreu : "Prince, élu, "surhomme" si l'on veut...
Je partage le point de vue de Philalète:on ne peut mettre sur un même plan Nietzsche et Heidegger. Pour moi, il est évident que Heidegger avait des affinités avec le régime nazi (il y a des faits incontestables). Il ne rend pas hommage non plus à son maître Husserl.Bien sûr, Heidegger, lors de sa correspondance avec Hannah Arendt, s'étonne d'une campagne de calomnie contre lui. Je cite:" Les bruits qui courent, et qui t'alarment, ne sont que pures calomnies, parfaitement conformes d'ailleurs aux multiples expériences du même genre qu'il m'a fallu faire au cours de ces dernières années." (Hiver 1932-33; éditions Gallimard 2001, P70). Et puis c'est le silence de Hannah Arendt pendant 18 ans. Peut-on parler d'une simple "erreur" du maître Heidegger ? Mais je sais :la polémique demeure.
Pour revenir au texte, il dit seulement que Nietzsche et les nazis ont en commun de considérer le christianisme comme le même système moral que le judaïsme. On peut certes demander pourquoi il tient à mentionner les nazis, et personne d'autre (Nietzsche et les Nazis ne sont quand même pas les seuls à avoir pensé cela!). Il doit donc y avoir un sous-entendu à mentionner le nazisme dans ce contexte. D'accord: mais tant qu'on ne sait pas de quel sous-entendu il s'agit, on peut difficilement dire quoi que ce soit. Ni lui attribuer des amalgames ou des confusions, ni les lui reprocher. Et on n'arrivera pas à deviner le sous-entendu sur la base de cette seule phrase, il faut envisager le contexte plus large.
(Une tentative: il veut soutenir que la seule alternative à l'éthique de la vertu est une éthique de la loi, stoïcienne ou judaïque, et que l'éthique de la loi n'est plus possible aujourd'hui, et que donc s'il n'y a pas d'éthique de la vertu la conclusion est qu'il n'y a pas d'éthique du tout, comme le pensent Nietzsche et les nazis - mais le fait qu'ils pensent tous les deux cela ne signifient pas qu'ils ont les mêmes idées par ailleurs ou qu'ils en tirent les mêmes conclusions. Il citerait donc Nietzsche et les nazis pour deux raisons: une bonne: que ce sont les seuls à nier l'existence de l'éthique (enfin je ne m'y connais pas en idéologie nazie mais c'est sûrement qqch qu'on peut leur attribuer); et une mauvaise: pour faire peur.)
A Julien: tout à fait d'accord avec vous sur le fait que la résolution de l'énigme ne passe pas par une rumination sur le sens immanent des quatre mots polémiques mais par une connaissance meilleure de l'oeuvre de MacIntyre.
Vous avez raison aussi sur un autre point: ne pas surinterpréter dans une direction unilatérale et fragile l'association ici faite.
Reste que le texte dit bel et bien que les nazis ont eu la capacité de percevoir "une vérité déguisée aux yeux de tant de prétendus amis modernes du christianisme.". C'est leur accorder donc une faculté de pénétration que possède aussi "LE (MacIntyre souligne l'article) philosophe moral de notre temps". C'est pour cette raison que je parlais d'une promotion philosophique des nazis.
Ceci dit, merci beaucoup pour votre contribution à la clarification de l'énigme.