Les morts d’Empédocle: (1) la version noble
Par Philalèthe le mercredi 21 février 2007, 14:14 - Empédocle - Lien permanent
La vie que Diogène Laërce consacre à Empédocle présente autant des
témoignages qui le divinisent que d’autres qui le ridiculisent, le doxographe
allant sans hésiter dans le sens de ces derniers.
La narration de sa mort illustre on ne peut plus cet écart.
C’est à Héraclide du Pont (-388-315), disciple de Platon, et à son ouvrage Sur les maladies que Laërce doit la version héroïque :
« Héraclide raconte en effet, à la suite du récit concernant la femme
inanimée que, comme on faisait gloire à Empédocle d’avoir renvoyé vivante cette
femme morte (« Héraclide dit qu’elle fut dans un état tel qu’il
maintint son corps, trente jours durant, sans respirer ni se décomposer »
rapporte Laërce dans une variante de cette résurrection), il célébrait un
sacrifice sur le terrain de Peisianax (la scène se passe à Agrigente, ville
natale d’Empédocle). Il avait convié certains de ses amis, parmi lesquels
Pausanias (c'est l’aimé d’Empédocle (60)).
Ensuite, après le banquet, les autres allèrent se reposer à l’écart, certains
sous les arbres dont le terrain était bordé, d’autres où bon leur semblait,
tandis que lui-même demeurait à l’endroit où il se trouvait allongé. Quand ce
fut le jour, ils se levèrent : lui seul resta introuvable. On se mit à sa
recherche, les serviteurs, interrogés, dirent ne pas savoir, un seul déclara
qu’au milieu de la nuit il vait entendu une voix d’une extraordinaire puissance
qui appelait Empédocle, puis que, s’étant levé, il avait vu une lumière céleste
et un éclat de torches, et rien d’autre. Comme ce qui venait d’arriver laisser
laissait les autres stupéfaits, Pausanias pour finir envoya des hommes à sa
recherche. Ensuite, il empêcha de multiplier les recherches, déclarant que
l’événement qui s’était produit méritait des prières, et qu’il fallait
sacrifier pour lui, comme s’il était devenu un dieu. » (VIII 68)
Cette version est en harmonie avec quelques vers d’Empédocle (sauvés grâce à Laërce) :
« Amis, qui habitez la vaste cité (Agrigente) au bord du blond
Akragas,
sur les hauts de la citadelle, soucieux des œuvres de bien,
salut à vous ! Moi qui suis pour vous un dieu immortel, et non plus
mortel,
je vais au milieu de tous, honoré, comme je semble l’être,
ceint de bandelettes et de couronnes fleuries.
Lorsque j’arrive avec elle dans les cités florissantes,
par les hommes et par les femmes je suis vénéré ; ils me suivent
par milliers, me demandant où est le chemin qui conduit au bienfait ;
les uns réclament des oracles, les autres, pour toutes sortes
de maladies, demandent à entendre la parole guérisseuse. » (62)
D’autres vers d’Empédocle, cités par Sextus Empiricus dans Contre les mathématiciens (I, 302), donnent un tour plus modeste à cette description auto-hagiographique :
« Mais pourquoi insister ? Comme si c’était là
Un exploit, de pouvoir surpasser les mortels,
Exposés à périr de multiples manières ! »
Le rationaliste et mangeur de prêtres Pierre Larousse n’aimait guère ce type de mystifications, néanmoins il a excusé Empédocle :
« Pendant sa vie, Empédocle se présenta et fut révéré comme un dieu. (…) Cet enthousiasme prophétique n’était sans doute que l’ivresse de la science naissante et de ses premiers miracles. Empédocle avait, en effet, sur les phénomènes de la nature, des connaissances étendues, qui ont pu faire croire à un pouvoir surnaturel et l’enivrer lui-même. Médecin, il rappela à la vie une femme qu’on croyait morte. (…) Il n’en fallait pas plus à une époque d’ignorance pour exalter l’enthousiasme des populations. » (Grand dictionnaire universel du 19ème siècle 1870 T.VII p.457)
En 1843 le Dictionnaire des sciences philosophiques sous la direction de Ad. Franck ne réduisait pas Empédocle à un pionnier de la science émerveillé par ses propres pouvoirs mais rapportait à son génie ces excès que la science philosophique condamnait:
« Empédocle avait provoqué ces hommages autrement encore que par ses bienfaits. Depuis longtemps, il ne paraissait en public qu’au milieu d’un cortège de serviteurs, la couronne sacrée sur la tête, les pieds ornés de crépides d’airain retentissantes, les cheveux flottants sur les épaules, une branche de laurier à la main. (On reconnaît l’enseignement de Laërce : « Il s’habillait de pourpre et se ceignait d’un bandeau d’or, comme le dit Favorinus dans ses Mémorables, et il portait en outre des chaussures de bronze, et des esclaves l’accompagnaient. Il avait toujours le visage grave, et ne changeait jamais d’attitude. C’est ainsi qu’il circulait, et les citoyens qui le rencontraient trouvaient dans cette apparence le signe d’une sorte de royauté. » (73)) (…) Certainement cette manière de s’emparer des esprits n’est pas très philosophique ; mais, comme nous l’avons déjà dit, Empédocle n’était pas seulement un philosophe. Il entrait dans le rôle qu’il voulait jouer parmi les hommes, et dans les idées mêmes qu’il cherchait à répandre, de frapper l’imagination autant que la raison. L’enthousiasme était d’ailleurs un des éléments de son génie. » ( p.439 deuxième édition 1875)
Les philosophes fonctionnaires me semblent avoir alors compris Empédocle sur le modèle du législateur, tel que Rousseau le présente dans le Contrat Social (1762) :
« Cette raison sublime qui s’élève au dessus de la portée des hommes vulgaires est celle dont le législateur met les décisions dans la bouche des immortels, pour entraîner par l’autorité divine ceyx que ne pourrait ébranler la prudence humaine. » (Livre II Chap. VII La Pléiade p.383-384)
Nous verrons bientôt à quoi un esprit voltairien réduit ces mises en scène.