Epicharme, un seul nom pour des millions d'hommes.
Par Philalèthe le mercredi 28 février 2007, 21:50 - Pythagore et les pythagoriciens - Lien permanent
Hippobote, qui serait tout à fait inconnu si Diogène Laërce ne l’ avait pas
mentionné fréquemment, a inclus dans sa liste des sages Epicharme, après Thalès
et avant Pythagore (I 42).
Or, dans la brèvissime notice qu’il consacre à ce même Epicharme, Laërce en
fait un disciple de Pythagore et l’allégeance à Pythagore semble avoir assez
d’importance pour combler toute une vie, sans cela intégralement vide entre la
naissance et la survie dans les mémoires :
« Epicharme, fils d’Hélothalès, de Cos. Lui aussi a été l’auditeur de Pythagore. A l’âge de trois mois, il fut emmené de Sicile à Mégare, et de là à Syracuse, comme il le dit lui-même dans ses écrits. Et sur sa statue on trouve l’épigramme suivante :
Comme le grand soleil brillant surpasse les astres,
Et comme la mer est plus puissante que les fleuves,
Je dis qu’équivalente est la supériorité d’Epicharme en savoir,
Lui que la présente patrie des Syracusains a couronné. » ( VIII 78)
Jamblique (ca 250-ca 330) nous apprend dans la Vie de Pythagore quelle place il occupait dans le « réseau » pythagoricien :
« Epicharme fit lui aussi partie des auditeurs libres, mais non du cercle pythagoricien. Venu à Syracuse, il évita de professer ouvertement la philosophie parce qu’il redoutait le pouvoir du tyran Hiéron, mais il introduisit dans ses vers les pensées de Pythagore, révélant ainsi par jeu ses doctrines secrètes. » (Les Présocratiques La Pléiade p.192)
Extérieur au cercle des sectaires, il diffuse, en paraissant déjouer la censure, le pythagorisme, via la poésie. C’est d’ailleurs en tant que poète que Platon le cite dans le Théètète (152 d-e) :
« Car rien n’est jamais, mais tout devient. Tous les sages, excepté Parménide, souscrivent également à cette opinion : Protagoras, Héraclite et Empédocle ; et chez les poètes, les plus éminents dans les deux genres de poésie : en poésie comique, Epicharme ; en poésie tragique, Homère. »
Jean-Paul Dumont qui a traduit le passage va jusqu’à qualifier Epicharme de
« pendant comique d’Héraclite » (ibid. p.1247).
Mais restent seulement des 45 comédies dont seuls les titres nous ont été
transmis quelques passages cités longuement par Laërce à seule fin de rabaisser
Platon au rang de plagieur. Je relève celui-ci :
« Bon. Alors maintenant considère un peu l’homme :
Tandis que l’un grandit, l’autre perd de sa taille,
Et tous sont tout le temps soumis au changement.
Or ce qui par nature éprouve un changement
Et jamais ne demeure identique à soi-même,
Doit être maintenant autre que ce qu’il fut.
Ainsi donc, toi et moi, hier nous étions autres
Et sommes aujourd’hui encore d’autres hommes,
Et demain le serons. Jamais nous ne restons
Nous-mêmes en vertu de la même raison. » (III 11)
« Suis-je le même un des temps différents ? » : c’est un
sujet de bac auquel Epicharme aurait donc répondu par la négative.
Il va de soi que je change mais le sophisme commence quand on confond
l’identité numérique et l’identité qualitative. Ce qu’on fait en remplaçant
« je change » par « il y a à ma place un autre homme ». Kant,
entre autres, a invalidé définitivement l’argumentation en écrivant dans
l’Anthropologie d’un point de vue pragmatique :
« La question de savoir si, dans les diverses modifications internes de son esprit (de la mémoire ou des principes admis par lui), l’homme, une fois conscient de ses modifications, peut dire qu’il est bien le même (sous le rapport de l’âme) est une question inepte ; car il ne peut prendre conscience de ces modifications qu’en se représentant dans les différents états comme un seul et même sujet. » ( Ière partie, I, 4 Œuvres philosophiques T.III La Pléiade p.952)
Si jétais pas le même (identité numérique), je ne pourrais pas soutenir que je ne suis plus le même (identité qualitative).
Revenant à Epìcharme, je trouve quelque chose de commun entre lui et
Pythagore : ils ont pensé l’homme individuel comme une série d’autres
hommes.
Pythagore donnait des noms propres différents à chacun des hôtes qui l’avaient
précédé, lui-même n’étant que le dernier en date.
Epicharme gardait le nom propre mais le vidait de tout contenu permanent pour
le réduire à une succession d’individus qui, tout en portant le même nom et
donc en ayant la même identité sociale, étaient différents de lui :
Epicharme 1 est à Epicharme 2 ce qu’ Aithalidès est à Euphorbe (VIII 4).
Mais il y a une différence au niveau de la durée de l’identité :
l’identité pythagoricienne dure une vie d’homme, l’identité épicharmienne a une
durée indéfinie : un jour ou plus, une heure, une minute, une seconde.
Mais en fonction de quoi varie le temps de la permanence de soi ? Il
semble que c’est en fonction des intérêts de celui qui utilise l’argument.
C’est du moins ce que suggèrent deux passages écrits en relation explicite avec
la position héraclitéenne attribuée à Epicharme. Le premier se trouve dans
Pourquoi la justice divine diffère quelquefois la punition des
maléfices de Plutarque :
« Cela ressemble aux vers d’Epicharme qui ont donné naissance à l’argument sophistique du devenir : l’homme qui a contracté une dette autrefois, n’est plus à présent débiteur puisqu’il est devenu autre (au moment du procès de Maurice Papon, d’aucuns disaient qu’on allait juger un autre homme que celui qui avait organisé à Bordeaux la déportation des Juifs), et celui qui hier a été invité à dîner n’est plus invité aujourd’hui puisqu’il est un autre homme. » (15 559 A Les Présocratiques p.197)
On pourrait aussi bien dire qu’il n’est plus invité parce que son hôte a
disparu.
Un deuxième texte d’un commentateur anonyme du Théètète met en
évidence qu’en revanche l’argument peut être retourné aisément contre celui qui
en bénéficie :
« Il a mis en scène un débiteur en retard qui refuse de payer sa dette en prenant prétexte que ce qui a existé auparavant n’existe plus maintenant. Puis, lorsque le lendemain le débiteur invité à dîner chez le créancier se présente à sa porte, il le fait rosser par ses valets, en lui disant à son tour qu’autre est celui qui a été rossé et autre celui qui a été invité. » (ibid.)
J’imagine bien dans ce rôle de créancier un cynique, ne croyant pas un mot de l’argument mais sachant en tirer le parti le plus féroce contre le trop subtil idiot.
Au fond, si l’argument était vrai, il ne pourrait jamais être dit car,
chacun changeant à chaque instant, aucun n’aurait de soi ou d’autrui la mémoire
suffisante pour garder l’impression de la succession invoquée.
Je ne concluerai donc pas en disant que je n'ai pas écrit ce billet...
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