Héraclite et Descartes: pas de vulgarisation.
Par Philalèthe le vendredi 9 mars 2007, 18:41 - Héraclite - Lien permanent
Et ses concitoyens, les Ephésiens ? Héraclite les rejette avec autant
de détermination qu’il refusait de s’inscrire dans la continuité d’Homère et
des philosophes que nous appelons présocratiques (Pythagore, Xénophane).
A l’origine de cette exclusion, il y a le bannissement par ostracisme
d’Hermodore, « le plus précieux » des Ephésiens, à en croire les
paroles que Laërce attribue à Héraclite (2). Le texte suggère que le prix
qu’Héraclite lui donne exprime seulement l’amitié qui les unit mais d’autres
sources apprennent qu’ Hermodore a été, avant son expulsion, un législateur
éphésien prestigieux que les Romains avaient consulté afin de fixer le code
juridique des Douze Tables.
D’avoir rejeté hors de la cité Hermodore qui, lui, en avait tant, les Ephésiens
perdent, eux, toute valeur. Leur condamnation les condamne à s’abaisser
au-dessous des enfants :
« Les adultes d’Ephèse auraient mieux fait de se pendre, tous, (quelle violence dans ces premières ligne ! Le suicide, après les coups portés au prince des poètes grecs…) et d’abandonner la cité aux enfants (…) » (2)
On discute pour savoir quelles opinions politiques attribuer à Héraclite
mais ce passage donne raison à Serge Mouraviev quand il propose d’
« interpréter l’idéal héraclitéen comme celui d’une
aisymnétie, espèce de régime présidentiel consistant à
accorder démocratiquement un pouvoir considérable, mais limité par une
constitution écrite, à un citoyen particulièrement valeureux et compétent,
capable de garantir l’homonoia (la concorde) et de
modérer les appétits excessifs. » (Dictionnaire des philosophes
antiques T.III p.581).
Un tel pouvoir fort évoque le régime politique monarchique présenté par Platon
dans la République, à la différence près (et elle est de
taille) qu’il repose sur un fondement démocratique et suppose donc dès le
départ une communauté d’hommes assez lucides et honnêtes pour choisir l’homme
d’élite auquel il conviendra de confier un tel pouvoir.
Ce qui est très cohérent avec les lignes qui suivent immédiatement le passage consacré à Hermodore :
« On lui demanda aussi de faire office de législateur pour eux mais il dédaigna l’offre, parce que la cité était déjà sous l’emprise de sa mauvaise constitution. » (2)
Et c’est à nouveau le retour des enfants, non plus maîtres hypothétiques et impuissants d’une cité décomposée, mais compagnons de jeu du philosophe replié :
« S’étant retiré dans le temple d’Artémis, il jouait aux osselets avec les enfants ; les Ephésiens faisant cercle autour de lui, il leur dit : « Pourquoi vous étonner, coquins ? Est-ce qu’il ne vaut pas mieux faire cela que de mener avec vous la vie de la cité ? » (3)
Il y a du cynisme dans l’attitude : qu’on ne s’y trompe pas, ce ne sont
pas les enfants qui sont élevés au rang de partenaires du philosophe mais les
concitoyens qui sont réduits à être moins que rien car moins que des
enfants.
En revanche ce ne serait pas correct d’identifier le choix du temple comme
domicile à une volonté pré-cynique de désacraliser les lieux saints. En effet
Diogène Laërce nous apprend quelques lignes plus loin qu’Héraclite déposa son
livre « dans le temple d’Artémis, après s’être appliqué, selon certains, à
l’écrire en un style plutôt obscur, pour que n’y eussent accès que ceux qui en
avaient la capacité, et de peur qu’un style commun ne le rendît facile à
dédaigner. » (6)
Comme il est fréquemment question de mépris ! « Méprisé lui-même par les Ephésiens » (15) qu’il méprise, Héraclite s’ingénie à faire échapper son ouvrage au statut d’objet méprisable et par le choix du lieu où il le place et par celui de la langue dans laquelle il l’écrit.
Je pense à Descartes qui écrit dans la préface des Méditations :
« Le chemin que je tiens pour expliquer (les questions de Dieu et de l’âme humaine) est si peu battu, et si éloigné de la route ordinaire, que je n’ai pas cru qu’il fût utile de la montrer en français, et dans un discours qui pût être lu de tout le monde, de peur que les faibles esprits ne crussent qu’il leur fût permis de tenter cette voie. » (traduction de Clerselier, édition de 1661 Oeuvres philosophiques TII Garnier p.390)
Plus haut il a tenu à préciser qu' en écrivant le Discours de la méthode en français, il n’avait pas le « dessein d’en (il s’agit des deux questions) traiter alors à fond, mais seulement comme en passant, afin d’apprendre par le jugement qu’on me ferait de quelle sorte j’en devrais traiter par après. »
Lecteurs du français: assez bons pour servir de mesure aux premières
explorations métaphysiques, mais trop médiocres pour comprendre leurs
aboutissements.
La langue savante n’est pas requise pour exprimer la pensée savante comme si
elle ne pouvait essentiellement pas être véhiculée par la langue ordinaire,
elle est juste destinée à rendre impossible la lecture aux hommes ordinaires.
Ces derniers, parlant la langue populaire, ne peuvent accéder à la pensée
savante mais risquent de le croire en reconnaissant leur idiome quotidien dans
l’exposition de la métaphysique.
Autant chez Héraclite que chez Descartes, peur d’un rabaissement de leur
œuvre au contact des simples.
Héraclite : peur d’être pris pour un quidam.
Descartes : peur d’être mal compris par n’importe qui.
Commentaires