Les animaux héraclitéens (4) ou quelques âneries sur les bovins.
Par Philalèthe le dimanche 25 mars 2007, 20:54 - Héraclite - Lien permanent
6) les ânes:
“Les ânes préféreraient la paille à l’or” écrit Aristote dans l’Ethique à Nicomaque (X V, 1176 a 7)
Aristote place cette citation d’Héraclite dans le cadre d’une argumentation visant à convaincre de la diversité des plaisirs :
« Chaque espèce animale a son plaisir propre, tout comme elle a une fonction propre, à savoir le plaisir qui correspond à son activité. Et à considérer chacune des espèces animales, on ne saurait manquer d’en être frappé. »
Il poursuit en soulignant la diversité des plaisirs à l’intérieur d’une même espèce :
« Les mêmes choses charment certaines personnes et affligent les autres, et ce qui pour les uns est pénible et haïssable est pour les autres agréable et attrayant. »
On pourrait trouver sous la plume de Sextus Empiricus des passages approchants, mais la reconnaissance de la diversité à l’intérieur de l’espèce humaine ne va pas entraîner Aristote vers un relativisme sceptique dans la mesure où son finalisme lui permet de privilégier, dans l’ensemble innombrable des hommes, celui qui, accomplissant au mieux les fins pour lesquelles il est fait ,servira de critère à qui voudra évaluer la valeur des plaisirs. Cet homme qui incarne la norme du seul fait qu’il actualise complètement les potentialités humaines est l’homme de bien :
« Dans tous les faits de ce genre on regarde comme existant réellement ce qui apparaît à l’homme vertueux. Et si cette règle est exacte, comme elle semble bien l’être, et si la vertu et l’homme de bien, en tant que tel sont mesure de chaque chose, alors seront des plaisirs les plaisirs qui à cet homme apparaissent tels, et seront plaisantes en réalité les chose auxquelles il se plaît. »
7) les bœufs:
« Si le bonheur résidait dans les plaisirs corporels, on dirait que les bœufs sont heureux lorsqu’ils trouvent du pois chiche à manger. » rapporte Albert le Grand dans Des Plantes (VI 401 éd. Meyer, p.545)
Cette citation m’engage à réfléchir au problème suivant : est-ce
insensé d’attribuer le bonheur à un animal auquel rien de ce dont il a besoin
ne fait défaut ?
Puis-je identifier l’homme heureux à un homme qui a un certain type de
conduite ? On voit que, si la question de l’identification de la douleur
était posée, l’accord sur le critère serait assez rapide : un homme qui a
mal exprime sa douleur par des cris, des grimaces, il n’est pas disponible pour
prêter attention à autre chose qu’à sa douleur etc. Certes on objectera qu’une
douleur peut être muette mais il suffit de se demander selon quels critères on
attribue à autrui une douleur qui ne s’exprime pas pour réaliser que cette
attribution se fait sur la base d’une expression discrète ou indirecte (par
exemple un léger tressaillement des lèvres). On ne peut pas exclure néanmoins
la possibilité d’une douleur si maîtrisée que rien ne filtre à l’extérieur.
Reste qu’on peut formuler l’énoncé suivant : généralement les gens qui
souffrent ont un comportement déterminé.
Bien sûr, quand on aborde l’expression du bonheur, il semble qu’on se trouve
alors face à une diversité inépuisable d’expressions possibles. L’homme heureux
en faisant du ski ne se conduira pas comme il le ferait au cinéma ou en en
parlant avec son ami. Cependant quiconque voudra mimer un homme heureux aura
vite à l’esprit qu’il doit par exemple être calme et non pas agité. Il me
semble qu’il en va de même quand on cherche à imaginer un homme qui pense. Même
si elle ne représente pas à elle seule l’activité de penser, l’attitude que
Rodin a choisie pour son penseur suggère la méditation, sinon à tous les hommes
du moins à la plupart.
Dans ces conditions, si je donne une définition en partie comportementaliste du
bonheur de l’homme, il est possible d’attribuer le bonheur à un animal dans la
mesure où son comportement ressemble aux comportements humains (ainsi il me
semble plus facile de qualifier d’heureux un singe qu’un bœuf, étant clair que
l’adjectif ne me servira pas ou que de façon métaphorique pour qualifier un
serpent ou un poisson).
Ce que je dis ici du bonheur vaudrait autant pour la ruse ou l’impatience ou la
colère. Il va alors de soi que plus il est difficile de donner les critères
comportementaux d’un sentiment, moins est vraisemblable l’attribution de ce
sentiment à l’animal. Par exemple, si la tristesse peut s’attribuer à l’animal,
en va-t-il de même de la nostalgie ?
On admettra que cela revient à attribuer à l’animal un esprit : en effet
de même qu’il n’est pas sensé de matérialiser un esprit (esprit, es-tu là ?),
il n’est pas défendable de spiritualiser un corps. Ce n’est donc pas le bœuf en
tant que corps qui est heureux mais en tant qu’il a un esprit bovin. Qu’on n’en
conclue pas que du même coup j’attribue au bœuf la conscience de soi et la
possibilité de vérifier le cogito cartésien : il lui manque pour cela la
possibilité apportée par les mots de se désigner et de parler de lui-même.