Laërce fait suivre la première version de la mort d’Héraclite d’ une de ses compositions. C’est encore une fois l’occasion de vérifier que Diogène, loin d’avoir conscience de la hauteur des montagnes qu’il évoque, se pense plutôt en surplomb :

« Souvent je me suis demandé avec stupeur comment Héraclite a bien pu mourir
D’une infortune qu’il avait supportée pendant toute sa vie :
En effet, une vilaine maladie arrosant d’eau son corps
Eteignit la lumière en ses yeux et y amena l’obscurité. » (IX 4)

L’obscurité du texte est donc doublement dévaluée, en tant qu’elle exprime l’obscurité de l’exprit et en tant que cet esprit lui-même n’est que l’effet d’un état pathologique du corps. En somme, Héraclite a le cerveau malade.

La deuxième version de la mort renforce la critique des médecins puisqu’ils échouent alors qu’ils n’ont pourtant plus à jouer les Œdipe mais à agir à l’intérieur de leur domaine de compétence :

« Mais Hermippe dit qu’il demanda aux médecins si l’un d’eux pourrait chasser l’humidité en vidant ses entrailles ; ceux-ci s’étant récusés, il se mit au soleil et ordonna à ses serviteurs de l’enduire de bouse ; ainsi étendu, il mourut le lendemain, et fut enseveli sur la grand’ place. »

Cette variante est proche de la précédente mais sa formulation ouvre une piste que la précédente excluait : celle d’une mort produite par ce qui aurait dû être précisément le remède. L’expérimentation héraclitéenne ne se serait pas réduite à être inefficace, elle aurait tourné mal. Il semble en effet que la troisième version autorise cette interprétation :

« Néanthe de Cyzique, de son côté, dit que, ne pouvant s’arracher la bouse, il resta ainsi, et que, devenu méconnaissable sous l’effet de cette transformation, il devint la proie des chiens. »

Peut-on dire que c’est la plus lamentable des fins ? Oui en ce sens qu’Héraclite, piégé, y manifeste une impuissance irréversible et qu’il y perd jusqu’à l’apparence humaine (mais, à vrai dire ,on ne sait pas si c’est l’homme en général que les chiens ne reconnaissent pas ou l’individu Héraclite ? Le philosophe perd-il dans l’aventure sa forme humaine ou sa forme individuelle ?).
Mais la traduction donne à la pitoyable aventure une note stoïque indubitable : « il resta ainsi » comme si, certain qu’elle ne le touchait pas, il avait accepté cette dégradante métamorphose (je note que la traduction de Robert Genaille -1933- renforce la dimension volontaire de ces derniers instants : « Néanthe de Cyzique, de son côté, déclare qu’il ne put se défaire de cette bouse qui le couvrait, qu’il resta assis sur place, et que, comme cette transformation ne permettait pas de le reconnaître, il fut mangé par les chiens. » Certes Héraclite y gagne une position assise que ne doit pourtant pas du tout garantir le meilleur des manuscrits…).

Ces chiens qui mordent à mort, comment n’évoqueraient-ils pas ceux qui plus tard tueront Diogène le Cynique au moment où il leur dispute un morceau de poulpe cru ? Mais, à la différence du Chien de Sinope qui joue le jeu de l’animal dans une ultime tentative de simplification de soi, Héraclite, bien que couvert d’excréments animaux, garde par son immobilité posture d’homme . Bouseux mais statufié.

Jacques Brunschwig ajoute en note que cette version rappelle un fragment d’Héraclite rapporté par Plutarque dans Propos de table (IV, 3, 669 A) et recueilli par Diels :

« Il est plus important d’évacuer les cadavres que le fumier. »

Immédiatement je ne vois pas le lien mais une note de Jean-Paul Dumont m’éclaire sur le sens possible du fragment : « Il s’agit là d’une critique des funérailles traditionnelles où le corps demeurait exposé. » (p.1240 La Pleáide)

Homme fait fumier, Héraclite mort sera donc vite évacué…