Digression VIII: les philosophes antiques et la grève ! (2)
Par Philalèthe le dimanche 29 avril 2007, 14:41 - Digressions - Lien permanent
Mon lecteur serait sans doute déçu par la réponse sceptique pour être totalement passe-partout dans la mesure où elle pourrait être formulée aussi bien à propos de n’importe quelle autre question. Le sceptique ne l’a donc pas fait réfléchir sur la valeur de tel ou tel choix mais sur celle du choix en général. Il pourrait alors se tourner vers le plus contestataire des philosophes antiques, le cynique. Ce dernier lui tiendrait alors peut-être plus ou moins ce discours :
« Je conteste la contestation quand c’est au nom de nouvelles
conventions qu’elle se mobilise. Je n’ai en effet jamais cherché à remplacer
tel usage par tel autre mais à montrer la vanité de tous les usages. Je ne suis
pas politique mais moraliste et c’est la vie en accord avec la nature que je
défends.
Cette grève que vous hésitez à faire, que vise-t-elle sinon à vous donner dans
la société une place meilleure ? Et si vous doutez de sa valeur, c’est
seulement parce que vous doutez du meilleur moyen d’obtenir cette place…
Comment ? Vous me dites que ceux qui l’organisent luttent pour des idéaux
universels comme la liberté, l’égalité, la sécurité ?
Je le sais, mais êtes-vous bien sûr qu’il ne serait pas plus exact de donner
comme raison à leur revendication la défense de leurs intérêts ?
Ne les voyez-vous pas souvent aussi préoccupés de gloire, de pouvoir,
quelquefois d’enrichissement que ceux qu’ils accusent ?
Et d’ailleurs, même si l’un des leurs, emporté par une sorte d’ enthousiasme
moral, sacrifie à ces combats, ses propres intérêts, je soutiens qu’il n’a pas
les yeux ouverts sur ce qui fait une vie d’homme : l’indifférence par
rapport à tout ce qui n’est pas une vie vertueuse et naturelle. Comme ils sont
naïfs, vos thuriféraires des actions collectives, de croire qu’il faut changer
les lois pour mener la vie la meilleure ! Ce n’est pas plus ou moins de
lois qu’il faut mais bien plutôt réaliser qu’aucun ordre politique ni juridique
ne peut tenir lieu de réformation de soi-même.
Comment ? Je ne peux pas vous convaincre mais vous aimeriez seulement
savoir maintenant comment, moi auquel vous donnez le titre de spécialiste de la
subversion, je juge la grève en tant qu’action de protestation ?
Vous devez savoir que je ne participerai jamais à une action collective, quelle
qu’elle soit. L’action est individuelle ou n'est pas. A la rigueur, j’imagine
que quelques-uns pourraient le temps d’un éclat unir leur ruse et leur courage,
mais une foule qui agit, c’est pour moi impossible : juste le mouvement
d’hommes emportés par les mêmes passions fausses.
Oui, je sais bien que tout seul, on ne refait pas une société, mais ne
voulez-vous donc pas saisir une bonne fois pour toutes que je ne veux pas
refaire la société car c’est toute société qui est mauvaise en tant que par ces
conventions, quelles qu’elles soient, elle détourne chacun de la conscience du
Bien. L’action, à mes yeux, n’est donc justifiée que si elle montre à quel
point celui qui l’accomplit est détaché de toutes les idoles sociales ; sa
protestation est absolue et d’autant plus forte qu’elle brise avec tous les
codes des protestations relatives.
Mais n’attendez pas de moi que je vous donne un modèle à imiter. Vous savez
peut-être qu’aux disciples qui s’attroupent le cynique réserve quelques coups
de bâton ! »
Commentaires
Il me semble que les Cyniques ont la particularité d'être imprévisibles... Ainsi, votre personnage devra revenir le lendemain, le même philosophe cynique lui proposera d'autres arguments, d'autres orientations.
Vous avez , je crois, raison. Une des raisons de cette imprévisibilité me semble être la suivante: qu'une action soit ordinaire, semi-ordinaire ou extraordinaire, il y a toujours une manière cynique de la justifier. Par exemple, en agissant comme tout le monde, le cynique pourrait dire qu'il a momentanément laissé libre cours au pire en lui. Si on lui demandait dans quelle intention, il pourrait répondre quelque chose comme: "les chiens ne sont pas toujours solitaires".
Puisque vous êtes si rapidement d'accord avec moi, en cadeau quelques références où l'occurence "cynique" apparait dans les oeuvres de Nieztsche ci-dessous :
§29 Volonté de puissance (tome I TEL)
II §1 Considérations inactuelles
§367 Aurore
III §7 généalogie de la morale
I § 275 II § 18 (du voyageur et son ombre)Humain trop humain
§ 125 gai savoir
§ 2 crépuscule des idoles (ce que je dois aux anciens)
§26 Par delà bien et mal