Diogène et les élections municipales en Euzkadi.
Par Philalèthe le lundi 14 mai 2007, 12:48 - Usages contemporains et non-philosophiques de la philosophie antique - Lien permanent
J’ouvre aujourd’hui dans ce blog une nouvelle rubrique qu’on pourrait intituler : les usages contemporains et non-philosophiques de la philosophie antique. J’invite les lecteurs à la nourrir de leurs témoignages.
Ma réflexion a été stimulée par le titre d’un article du journal espagnol el País daté d aujourd’hui : Les difficultés de Diogène au Pays Basque.
L’article, rédigé par José Luis Barbería, commence par ces lignes :
« Comme Diogène qui déambulait sur l’agora athénien, une lanterne à la main, à la recherche d’un homme libre, ainsi les partis constitutionnalistes basques vont cherchant et recherchant parmi leurs membres et sympathisants des gens disposer à remplir leurs listes électorales. »
La référence est moyennement exacte, Diogène Laërce la rapportant ainsi :
« Ayant allumé une lanterne en plein jour, il dit : « Je cherche un homme » (VI 41)
A dire vrai, son interprétation divise les érudits, comme le fait comprendre la note de Marie-Odile Goulet-Cazé :
« Selon l’interprétation traditionnelle, Diogène ne trouve personne méritant l’appellation d’ « homme », au sens d’homme véritable, digne de ce nom. J.P. Dumont, Des paradoxes à la philodoxie , L’Ane 37, 1989, p. 44-45, donne de cette phrase une interprétation nominaliste : Diogène chercherait l’Idée d’homme, que l’Académie de Platon essaie de définir, et ne la trouverait pas. Un de ses arguments serait que Diogène, s’il avait voulu dire « Je cherche un homme » (il me semble qu’il vaudrait mieux écrire alors « un Homme »), aurait utilisé andra et non anthropos. Il me semble cependant que dans l’hypothèse nominaliste, l’article aurait été nécessaire devant anthropos et l’on peut par ailleurs signaler des cas où anthropos signifie l’individu, non l’homme en tant qu’espèce (VI 56), ou encore l’homme en tant que doté des qualités dignes d’un homme (VI 40, 60, et surtout 32 où les anthropoï sont opposés aux katharmata, les ordures). »
C’est en tout cas la première interprétation que le journaliste présente, il
dit dans le corps de l’article tenir la comparaison du philosophe espagnol
Fernando Savater.
Reste que ce n’est pas du tout fidèle à la philosophe cynique d’enrôler son
principal représentant dans la défense de la vie politique. Pour les lecteurs
qui ne le comprendraient pas, je renvoie sur ce point à un de mes derniers
billets sur les philosophes antiques et la grève.
Néanmoins, si on réalise que le parti politique en question est le Partido Popular (droite espagnole nationaliste) et qu’il y a eu de nombreux attentats meurtriers de l’ETA contre ses représentants au Pays Basque, la référence à Diogène n’est tout de même pas complètement insensée : il ne manquait pas de cran, certes pour une toute autre cause que la cause politique !
Commentaires
J'osai à peine écrire ce commentaire. Puisque je n'ai pas de vergogne, je le laisse tout de même. Je lisais un article, Cynism and christianity from the middle ages to the renaissance, où S. Matton étudie la réception du cynisme dans l'éthique et la littérature chrétienne. Référence à l'utilisation de la lanterne :
"The image of Diogenes with his lantern also crops up time and again and is occcasionally put to imaginative use. The carthusian Polycarpe de la Rivière tries to show in his Angelique (1626), how hard it is for a man really to know himself, knowing, as he does, not the essence but only the accidents of things. He claims that if diogenes went about in broad daylight with a lantern, saying that was loocking for a man, it was precisely to show that, in order to reach a true understanding of what a man is, it was necessary to go beyond the external shape and form by which we normally judge and define him. Again in his trois discours pour la religion catholique : des miracles, des saints et des images (1600), the jesuit Louis Richeome denounce the blindness of men, adding that a "christian diogenes, using his lantern to seek out those who venerated miracles, would have trouble finding one man in a thousand"
Merci beaucoup pour ce texte que vous auriez eu tout à fait tort d'avoir la pudeur de garder pour vous !
Il est en effet très intéressant. A dire vrai, Polycarpe de la Rivière ( quel étrange pseudonyme !) et Louis Richeome font un usage distinct de l'historiette: le jésuite est dans la ligne de Diogène (il n'y a pas d'homme digne de ce nom); en revanche Polycarpe n'accuse pas les hommes mais souligne les limites de la connaissance spontanée. La lanterne devrait aider à voir mieux car il y a quelque chose à découvrir sous les apparences. Dans le premier usage (Richeome), c'est la médiocrité de l'objet connu qui est mis en évidence; dans le deuxième, c'est celle de la connaissance.
Votre lecture est aussi la mienne sauf en ce qui concerne la ligne Richeome-Diogène. Je doute qu'un Cynique veuille dire "il n'y a pas d'homme digne de ce nom" plutôt il n'y a pas d'homme qui corresponde à votre idée d'homme.