Parménide : la métaphore est-elle toujours de trop dans le texte philosophique ? (1)
Par Philalèthe le lundi 21 mai 2007, 19:16 - Parménide - Lien permanent
Dans De la nature , Parménide qualifie ainsi l’être :
« (…)Puisque existe aussi une limite extrême, Il est de toutes parts borné et achevé, Et gonflé à l’instar d’une balle bien ronde, Du centre vers les bords en parfait équilibre. » (Les Présocratiques La Pléiade p.262-263)
Dans son Commentaire sur la Physique d’Aristote, Simplicius interprète ainsi l’usage de la métaphore :
« Si nous le voyons affirmer que l’être un est gonflé à l’instar d’une balle bien ronde, n’en soyons pas étonnés. C’est là une imitation involontaire du style mythique, due à la forme poétique. En quoi cette assertion diffère-t-elle du mot d’Orphée : « œuf d’un blanc éclatant » ? » (146, 29 ibidem)
J’y lis le refus de prendre la métaphore au sérieux.
Forme vide, ne serait-elle que l’indice parasitaire des conventions
poétiques ? La langue poétique est-elle essentiellement impropre à la
pensée philosophique ? Faut-il traiter les métaphores comme des résidus
rationnellement inassimilables ?
A rejoindre Orphée, poésie faite homme, Parménide déchoit-il ?
Commentaires
Un peu en retard pour commenter ce post...mais je me lance quand même. La métaphore est, à mon avis, consubstantielle au texte philosophique. Bien sûr, les philosophes le nient allègrement, mais l'EFFET philosophique est toujours aussi un effet de langue. On m'objectera que les philosophes analytiques ont réussi à passer outre ce schéma. C'est vrai et faux à la fois. Vrai pour des raisons obvies: l'écriture analytique se distingue elle-même par l'attention porté au langage dans sa nudité et aux structures propositionnelles, sans dimension poétique aucune. Mais est-ce que la philosophie analytique ne s'est pas construite CONTRE une certaine langue poétique de la philosophie continentale, donc finalement grâce à cette langue. Ensuite, je m'interroge: l'écriture wittgensteinienne, surtout tardive, ne déploie-t-elle pas une certaine poétique par le truchement de sa dimension aphorique et quelque peu mystérieuse ?
Ensuite, et d'autre part, il est moins contestable que la philosophie continentale contemporaine contient une dimension poétique et surtout métaphorique. Bien qu'elles aient du mal à l'admettre, les phénoménologies de la religion comme celle de Levinas, Henry, Marion, Lacoste ou Chrétien métaphorise constamment leurs sources religieuses...Ce qui, somme toute, est paradoxale dans la mesure où quelqu'un comme Henry soutient que le langage biblique, par ex. (mais cela vaut aussi pour celui des mystiques) n'est absolument pas métaphorique ! On se retrouve donc avec un langage religieux non-métaphorique et un langage philosophique métaphorique !
A la question de savoir, comme vous le demandez, s'il "faut traiter les métaphores comme des résidus rationnellement inassimilables" ? Cela dépend du type de métaphore. S'il s'agit de catachrèses, alors certainement que non; s'il s'agit de métaphores vives, alors certainement que oui, puisque celles-ci créent un surplus de sens qui fait vivre la pensée philosophique.
A mon avis, ce n'est que lorsque la métaphore est irréductible au reste du discours qu'il sert réellement la pensée. Lorsqu'elle peut se fondre avec le reste ou qu'elle n'invente rien de nouveau à la pensée philosophique, alors elle n'est que parure et de fait accessoire.
Reformulé autrement, on pourrait dire que toutes les métaphores in absentia sont indispensables, et que toutes les métaphores in prasencia sont dispensables !
Quoi qu'il en soit, dans l'un et l'autre cas, l'on ne devrait jamais sous-estimer la métaphore, d'autant plus lorsqu'elle se manifeste au beau milieu d'un texte philosophique.
Qu'en pensez-vous ?
Sylvain
Sylvain : La métaphore est, à mon avis, consubstantielle au texte philosophique. Bien sûr, les philosophes le nient allègrement, mais l'EFFET philosophique est toujours aussi un effet de langue
Philalèthe : je dirai plutôt que la métaphore est consubstantielle à la langue et que l’usage philosophique de la langue dans la mesure où il s’appuie sur son usage ordinaire va avec l’usage des métaphores ordinaires (je veux dire celles qu’on ne remarque plus en tant que métaphores, celles qui n’ont plus ou pas de fonction poétique). Il faudrait faire une place à part aux métaphores nouvelles instituées par la langue philosophique et je ne crois pas qu’on pourrait faire facilement passer une ligne de démarcation entre les métaphores (qu’on disqualifierait alors du nom de littéraires) et les concepts ; je crois que des métaphores peuvent être des concepts. Je suis d’accord en tout cas avec l’idée que l’effet philosophique est aussi un effet de langue ; l’important est qu’il ne soit pas qu’un effet de langue (je veux dire que l’effet de la philosophie doit être aussi d’éclairer la réalité).
Sylvain :. Ensuite, je m'interroge: l'écriture wittgensteinienne, surtout tardive, ne déploie-t-elle pas une certaine poétique par le truchement de sa dimension aphorique et quelque peu mystérieuse ?
Philalèthe : Wittgenstein a écrit en 1946 : « un effet dans un poème est trop marqué si les marques intellectuelles apparaissent à nu, au lieu d’être recouvertes par le cœur. » ( Remarques mêlées GF p.120). Il me semble que le deuxième Wittgenstein fait tout ce qu’il peut pour faire apparaître à nu les marques intellectuelles et que son écriture est anti-poétique en ce sens. Le mystère vient, je crois, de la multiplicité des voix intellectuelles qui l’habitent et auxquelles il donne la parole dans ses textes. Il y a peut-être moins aphorisme que conscience que la voix n’a pas à s’étendre tant sont présentes les autres voix possibles. Il a bien sûr une voix privilégiée , mais il ne tranche pas.
Sylvain : Bien qu'elles aient du mal à l'admettre, les phénoménologies de la religion comme celle de Levinas, Henry, Marion, Lacoste ou Chrétien métaphorise constamment leurs sources religieuses.
Philalèthe : Hypothèse : quand le texte religieux est narratif, ne faut-il pas le métaphoriser pour le conceptualiser ? N’est-ce pas alors un des traits de la lecture philosophique du texte religieux de soutenir que la métaphore vaut littéralement seulement pour le peuple ? Ce qui veut dire que la lecture en question n’identifie pas du tout des métaphores.
Sylvain : A la question de savoir, comme vous le demandez, s'il "faut traiter les métaphores comme des résidus rationnellement inassimilables" ? Cela dépend du type de métaphore. S'il s'agit de catachrèses, alors certainement que non; s'il s'agit de métaphores vives, alors certainement que oui, puisque celles-ci créent un surplus de sens qui fait vivre la pensée philosophique.
Philalethe : j’ai du mal à concevoir un surplus de sens qui ne serait pas in fine rationnellement assimilable ; en revanche je comprends bien que la métaphore soit actuellement rationnellement inassimilable mais si on la traite philosophiquement, n’est-ce pas pour réduire, voire anéantir la différence entre elle et l’énoncé rationnel ? J’imagine que la réponse à cette question ne peut pas ne pas faire intervenir la question de la valeur du discours théologique (le nom de Dieu n’est-il pas une métaphore dont l’irréductibilité au discours rationnel est constitutive ?)
En complément du dernier point de ma réponse à Sylvain, ces lignes d'E. Anscombe tirées de son article "Sur la transubstantiation":
"Quand nous appelons quelque chose un mystère, nous voulons dire que nous ne pouvons résoudre les difficultés que pose sa compréhension ni démontrer une fois pour toutes que c'est parfaitement possible d'y parvenir. Néanmoins, nous ne croyons pas que les contradictions et les absurdités puissent être vraies ou que quelque chose de démontrable logiquement à partir de ce qu'on connaît déjà puisse être faux. Et cependant nous pensons qu'il y a des réponses à apporter aux soi-disant preuves de son absurdité, que nous soyons ou non suffisamment intelligents pour les trouver." (Scripta theologica, 29 (1992) pp.603-611)