Zénon d'Elée ou l'art de faire sous la torture semblant d'être torturé.
Par Philalèthe le jeudi 24 mai 2007, 20:47 - Zénon d' Élée - Lien permanent
Est-ce à la même source (Héraclide Lembos) que Diodore de Sicile avait lu le récit de la mort de Zénon ? Dans la narration qu’il en fait, il est en tout cas plus explicite que Laërce :
« Comme sa patrie subissait le rude joug du tyran Néarque, il organisa un complot contre lui. Découvert et interrogé sous la torture par Néarque qui voulait connaître ses complices.: « Puissé-je être, dit-il, aussi maître de mon corps que de ma langue. » Et comme le tyran accentuait encore ses tortures, Zénon lui opposa une résistance farouche. Ensuite, dans l’espoir de s’en délivrer et de tirer vengeance de Néarque, il imagina une ruse. Au moment où la douleur des tortures se faisait plus intense, il feignit de rendre l’âme et hurla comme sous l’effet de la douleur : « Arrête, je vais te dire toute la vérité. » Comme on relâchait ses liens, il demanda à Néarque de s’approcher pour être seul à entendre, car mieux valait conserver secrètes la plupart des révélations qu’il allait faire. Le tyran s’approcha avec empressement et plaça son oreille contre la bouche de Zénon. Celui-ci la mordit et y planta ses dents. Les gardes accoururent et mirent à mal le malheureux torturé qui s’acharnait davantage encore sur sa proie. A la fin, impuissants à vaincre la fermeté du héros, ils le transpercèrent pour qu’il desserrât les dents. Ainsi vint-il, grâce à ce stratagème, à bout de ses douleurs, et tira-t-il du tyran la seule vengeance possible. » (Bibliothèque historique, X. XVIII, 2. Les Présocratiques La Pléiade p.278)
Zénon a décidé de faire au sens propre le contraire de caresser l’oreille du
tyran.
Mais c’est le passage souligné qui retient mon attention. Je connaissais
plusieurs possibilités humaines relativement à l’extrême douleur :
l’exprimer en hurlant, la simuler, voire s’efforcer de la contenir. Or, Zénon
en invente une nouvelle : faire sembler de hurler tout en la ressentant.
Ressentir devient ainsi quelque chose de tout intérieur, complétement dissocié
de son expression (la torture produirait d’intenses douleurs qui ne
pousseraient pas à hurler, d’où mon doute : n’est-ce pas contenu dans la
grammaire même du concept d’extrême douleur de produire des cris, au point que
j’aurais du mal à comprendre un énoncé du genre : « Il a atrocement
mal mais ne le montre pas du tout » ?). Ainsi, en hurlant , Zénon ne se
laisse pas aller à un penchant spontané, il fait seulement la comédie de
l’extrême douleur tout en ayant une extrême douleur. Il est dans la situation
de quelqu’un qui simule ce que normalement il serait porté à exprimer, comme si
un homme au plus profond du chagrin s’obligeait à verser des larmes de
crocodile…
Même au plus fort de la torture, Zénon continue à neutraliser les causes
mentales au profit des raisons d’agir.
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