A noter certaines notes sur Démocrite...
Par Philalèthe le lundi 4 juin 2007, 19:50 - Démocrite - Lien permanent
Il arrive que les gloses éveillent l’attention moins par leur pertinence que par leur étrangeté. Voir ces deux exemples relatifs à des textes démocritéens.
1)Dans son Florilège, Stobée (5ème siècle) rapporte ce fragment de Démocrite :
« Celui qui suffit à ses besoins en nourriture ne trouve jamais la nuit courte. » (III, V, 25) (Les Présocratiques La Pléiade p.897)
Et voici la note que Jean-Paul Dumont a écrite afin de souligner l’ambiguïté de l’énoncé :
« Interprétations possibles : « Le sommeil du prolétaire n’est pas gâté d’insomnies » ; ou : « Le sommeil de l’homme à l’abri du besoin n’est pas gâté d’insomnies » ; ou « La nuit n’est jamais trop longue pour le prolétaire » ; ou : « La nuit est brève pour le philosophe qui se nourrit lui-même de spéculation. » (p.1491)
« Dans l’ancienne Rome, le prolétaire (de prolès, lignée) est le
citoyen de la sixième et dernière classe de la société. Il est comme tel exempt
d’impôts et n’est considéré comme utile que par les enfants qu’il engendrait –
qui, tombant en esclavage ou enrôlés dans l’armée, devenaient directement
producteurs ou serviteurs de la société. » écrit Serge Mallet dans son
article de l’ Encyclopedia universalis consacré au
prolétariat.
Aussi cette mention me surprend par son côté anachronique : qu’est-ce donc
qu’un prolétaire dans la Grèce du cinquième siècle av. JC ? J’imagine que
c’est quelqu’un qui ne gagne que de quoi manger mais pourquoi avoir choisi ce
concept qui évoque d’abord le 19ème puis secondairement la Rome antique mais en
tout cas pas du tout l' Abdère démocritéenne ? Ensuite pourquoi identifier
un homme qui suffit à ses besoins en nourriture à quelqu’un qui ne fait que
subvenir à de tels besoins ? L’identité du prolétaire est à dire vrai dans
cette exégèse si incertaine qu’il en vient même dans la troisième
interprétation à signifier celui qui ne peut même pas subvenir à ses
besoins.
Je trouve quant à moi que le passage gagne à être rapproché d’un autre, quasi médical :
« Dormir pendant la journée est symptôme de trouble du corps , de tourment de l’âme, de paresse, de paresse ou de défaut d’éducation. » (Florilège, III, VI, 27).
Hypothèse : en médecin, Démocrite a identifié une des causes de l’hypersomnie, l’absence de nourriture suffisante.
2) De Stobée, décidément si précieux, nous avons aussi le passage suivant :
« La pauvreté en régime démocratique est aussi préférable au prétendu bonheur en régime tyrannique que la liberté l’est à la servitude. » (Florilège, IV, I, 42)
Note du même : « Cette sentence trahirait-elle une influence platonicienne, à la fois par le thème politique et par la mise en œuvre de l’analogie ? » (p.1492)
A nouveau très surpris : dans les typologie et hiérarchie des régimes
politiques qu’il présente dans La République, Platon place
certes en dessous de la démocratie la tyrannie, terme ultime de la
décomposition politique. Mais la démocratie qu’il associe à la liberté n'est
que l’avant-dernier des régimes, précédé par la ploutocratie (les gouvernants
dirigent pour s’enrichir), la timocratie (ils ont afin d' être honorés une
politique de conquêtes militaires) et le premier d’entre eux, la monarchie ou
aristocratie, le régime où les rois-philosophiques cherchent à organiser la
cité en fonction de l’Essence de la Justice et plus généralement du Bien.
Or, il me semble que dans le texte démocritéen, « pauvreté »
(attribut dans le texte platonicien de ceux qui, dépouillés par les riches, ne
pensent qu’à se venger pour à leur tour prospérer et qui, pour cette raison,
font la force des démagogues) et « liberté » (qui chez Platon vaut
licence et désigne la situation de celui qui n’est en rien freiné dans ses
désirs) évoquent plutôt la frugalité et l’autonomie. Outre cela, je n’ai lu, si
ma mémoire est bonne, aucun texte démocritéen antidémocratique.
Néanmoins j’aurai tout de même la retenue de ne pas donner comme argument
conclusif le fait que les 86 maximes de Démocrate (Paroles d’or du
philosophe Démocrate), « tirées d’un manuscrit édité au XVIIe
siècle, (…) doivent être assez certainement attribuées à Démocrite. »
(note p.1485)…