Démocrite et Sartre.
Par Philalèthe le jeudi 7 juin 2007, 19:03 - Démocrite - Lien permanent
Démocrite : “Les hommes se sont forgés de la fortune une image qui justifiât leur propre manque de sagacité. » (Stobée Choix de textes II, VIII, 16)
Sartre en 1945: « Ils n’ont qu’une seule manière de supporter leur misère, c’est de penser : « les circonstances ont été contre moi, je valais beaucoup mieux que ce que j’ai été ; bien sûr je n’ai pas eu de grand amour, ou de grande amitié, mais c’est parce que je n’ai pas rencontré un homme ou une femme qui en fussent dignes, je n’ai pas écrit de très bons livres, c’est parce que je n’ai pas eu de loisirs pour le faire ; je n’ai pas eu d’enfants à qui me dévouer, c’est parce que je n’ai pas trouvé l’homme avec lequel j’aurais pu faire ma vie. » (L’existentialisme est un humanisme Nagel p. 55-56)
Démocrite (suite de la citation) : « Car la fortune s’oppose rarement à la raison : et dans la vie, la plupart des choses sont ordonnées par une perspicacité intelligente. »
Sartre : « L’homme sera d’abord ce qu’il aura projeté d’être » (ibidem p.25)
Une certaine ressemblance entre les deux éthiques et pourtant comme les
anthropologies diffèrent !
Démocrite : l’homme n’est qu’un agrégat d’atomes.
Sartre : l’homme est une conscience libre, irréductible à la contingence
de son corps.
Faire tout son possible pour réduire l’esprit au cerveau, façon Changeux, c’est
dans la droite ligne de Démocrite. Pour un sartrien, c’est une des mille
métamorphoses de la mauvaise foi.
Point commun aux deux penseurs : vanité d’une théodicée, d’une téléologie, d’une raison du monde.
Commentaires
Petits commentaires:
2 commentaires bref :
-Peut-on parler de théodicée, téléologie ou raison du monde à propos de Démocrite? N'est -ce pas la même erreur que parler du "sommeil des prolétaires"?
-Je voudrais vous poser un question génerale, dont la réponse peut être un sujet de thèse, mais je me contente de quelques lignes et de votre opinion en tant que professeur de philosophie: Pourquoi Sartre croit-il presque aveuglement à la liberté et à la volonté de l'homme? N'est-ce pas un préjugé? N'est-ce pas au fond une façon "chrétienne" de penser la nature humaine, c.a.d une transposition des attributs divins à l'échelle humaine?
Concernant la première question, si vous voulez dire que Démocrite ne dispose pas des concepts de théodicée, téléologie et raison du monde, vous êtes dans la vérité. Le premier des trois concepts apparaît en 1710 dans l'ouvrage de Leibniz "Essais de théodicée sur la bonté de Dieu, la liberté de l'homme et l'origine du mal"; le second est encore plus tardif puisque on relève sa première occurence en 1765 dans l'Encyclopédie de Diderot. Quant à raison (du monde) qui est une des traductions consacrées du grec logos, au sens où je l'emploie, il semble qu'il ait fallu attendre Bossuet (1677) pour le voir apparaître, doté d'ailleurs en plus d'une majuscule (je tire ces précisions de l'excellent "Dictionnaire historique de la langue française" Alain Rey 1992). Il y a donc effectivement un côté anachronique dans ces désignations quand on les réfère à Démocrite.
A dire vrai, c'est assez difficile d'identifier les concepts propres à Démocrite car la majorité des fragments collectés par Diels et traduits par Dumont ont un contenu non physique mais éthique. Emerge quand même nettement la notion d'anagkê (nécessité, destin, fatum). Cf entre autres le passage cité par Laërce:
"Tout ce qui est engendré est régi par la nécessité, car la cause de la génération de toutes choses est le tourbillon, qu'il nomme nécessité"
Le dit tourbillon étant un tourbillon d'atomes (indivisibles) dans le vide.
Même si Démocrite n'a laissé aucun texte l'explicitant (certes on peut se demander s'il était en mesure de l'expliciter), Aristote identifie bien ce qui manque à la physique démocritéenne:
"Démocrite omet de traiter de la cause finale, et ainsi ramène à la nécessité toutes les voies de la nature." (Génération des animaux V, VIII, 789 b2 Les présocratiques p. 782)
Concernant vos questions sur Sartre, j'essaierai de rester pour y répondre à l'intérieur de sa philosophie, laissant à chacun la liberté d'en évaluer la pertinence.
D'abord Sartre distingue très explicitement la liberté de la volonté au sens où l'homme est libre même quand il n'exerce pas sa volonté. Il ne faut donc pas identifier la liberté sartrienne à la liberté cartésienne qui est conditionnée excusivement par l'usage (éclairé ou non par la raison) de la volonté (là-dessus cf la Quatrième méditation métaphysique). Un passage tiré encore de la célèbre conférence le met nettement en évidence, c'est la suite du texte cité dans le billet:
" L'homme sera d'abord ce qu'il aura projeté d'être. Non pas ce qu'il voudra être. Car ce que nous entendons ordinairement par vouloir, c'est une décision consciente, et qui est pour la plupart d'entre nous postérieure à ce qu'il s'est fait lui-même."
A sa manière (ni freudienne, ni marxiste), Sartre prendre position contre le mythe du sujet responsable, en étendant la responsabilité à toutes les actions et non plus seulement aux actions volontaires.
Quant à savoir si c'est une façon chrétienne de concevoir l'homme, je me permets de vous renvoyer à l'article paru dans Situations I et ayant pour titre "La liberté cartésienne".
Il s'y situe par rapport à Descartes qui certes attribue explicitement à l'homme la même volonté qu'à Dieu (les deux volontés sont infinies; mais Dieu a aussi une connaissance infinie et un pouvoir infini).
De manière plus générale, je vous répondrai qu' une conception chrétienne de la liberté doit concilier la liberté humaine et la liberté divine, ce qu'on n'a pas à faire dans le cadre de la pensée athée de Sartre (évidemment il est justifié de se demander si Sartre est aussi athée qu'il le croit).
Pour répondre rapidement à votre première question, je dirais que Sartre ne conçoit pas un effet du monde sur l'homme qui ne passe pas par la conscience de l'homme; or, cette conscience est toujours déjà là en un sens dès les premiers vagissements du nouveau-né. Il y a je crois une dimension dualiste profonde dans cette philosophie, au sens où les effets du monde extérieur non médiatisés par la conscience (je veux dire les effets du monde sur le corps) ne déterminent pas l'identité humaine qui est psychologique et libre en ce sens où le monde n'a d'effet sur l'esprit qu'à travers la manière dont l'esprit le reflète.
Bonjour,
Je ne comprends pas la seconde partie de la citation de Démocrite. Que veux-t-il dire? Que le devenir est rationnel? Qu'il y a une providence ("perspicacité intelligente")???
Ou veux-t-il dire qu'en général les hommes sont perspicaces? Mais alors que vient faire le "manque de sagacité" de la phrase précédente?
Il faut, je crois, d'abord exclure la possibilité d'une dimension rationnelle et providentielle du devenir (au sens stoïcien), la fortune (tukhe) étant l'absence de fins, Aristote reprochant à plusieurs reprises à Démocrite de ne pas prendre en compte la réalité des causes finales.
Il s'agit donc de la perspicacité humaine et de sa relation sinon en fait du moins en droit avec les événements (c'est donc compatible avec le fait que constitue le manque de sagacité).
Je crois qu'un passage de la Lettre à Ménécée d'Epicure reprend et explicite cette position démocritéenne:
"Il (le sage) ne croit pas que le bien et le mal, qui font la vie bienheureuse, soient donnés aux hommes par le hasard, mais pourtant qu'il leur fournit les éléments de grands biens et de grands maux" (trad Conche)
Je comprends ainsi: du même matériau (fourni par la fortune) l'homme sagace
tire le bonheur et l'homme à qui fait défaut la perspicacité le malheur.