Diels a extrait du livre de Galien De la médecine empirique un texte énigmatique où le médecin grec d'une part opère une critique empiriste de la position démocritéenne et d’autre part cite un fragment de Démocrite qui pourrait venir à l’appui d’une telle critique. Ces lignes sont d’autant plus intéressantes qu’elles sont les seules à ma connaissance à aborder la question de la genèse des notions d’ atome et de vide, les deux réalités à partir desquelles sont expliqués tous les phénomènes:

« Comment celui pour qui, en dehors de l’évidence, il n’y a pas de commencement possible, pourrait-il demeurer crédible quand il a l’impudence de s’opposer à cette évidence dont il a tiré ses principes ? Cela, Démocrite aussi le sait bien, lorsqu’il se livre à la critique des représentations phénoménales en disant : « Convention que la couleur, convention que le doux, convention que l’amer ; en réalité : les atomes et le vide ». Aussi a-t-il fait tenir aux sens les propos suivants, qui s’adressent à l’entendement. « Misérable raison, c’est de nous que tu tires les éléments de ta croyance, et tu prétends nous réfuter ! Tu te terrasses toi-même en prétendant nous réfuter. » (fgm., éd. H.Schöne, 1259, 8)

Ces dernières lignes ne sont ,à ma connaissance, citées dans aucune autre source. Il est important de noter que Galien qui doit connaître, à la différence de nous, le contexte, les attribue non à Démocrite mais aux sens ; or, rien n’indique que cette revendication sensualiste, défendue par les sens faits philosophes, ne soit pas présomption. Ce qui reviendrait à lire Démocrite à la lumière de Parménide : l’Etre est analysé en atomes et vide et de même que l’accès à l’Etre passe par le rejet radical de l’Opinion fondée sur les sens, l’accès à la connaissance des réalités originaires aurait comme condition la négation des sens (ce qui, on l’a vu, éclaire l’aveuglement de Démocrite).
Mais si les sens parlaient au nom de Démocrite, l’accès au Réel passerait par la réflexion sur la perception. Cette voie empiriste sera en tout cas celle d’Epicure qui fera de la sensation l’origine première de la pensée de l’atome et du vide.