Démocrite: d'òu viennent les idées d'atome et de vide ?
Par Philalèthe le vendredi 8 juin 2007, 12:41 - Démocrite - Lien permanent
Diels a extrait du livre de Galien De la médecine empirique un texte énigmatique où le médecin grec d'une part opère une critique empiriste de la position démocritéenne et d’autre part cite un fragment de Démocrite qui pourrait venir à l’appui d’une telle critique. Ces lignes sont d’autant plus intéressantes qu’elles sont les seules à ma connaissance à aborder la question de la genèse des notions d’ atome et de vide, les deux réalités à partir desquelles sont expliqués tous les phénomènes:
« Comment celui pour qui, en dehors de l’évidence, il n’y a pas de commencement possible, pourrait-il demeurer crédible quand il a l’impudence de s’opposer à cette évidence dont il a tiré ses principes ? Cela, Démocrite aussi le sait bien, lorsqu’il se livre à la critique des représentations phénoménales en disant : « Convention que la couleur, convention que le doux, convention que l’amer ; en réalité : les atomes et le vide ». Aussi a-t-il fait tenir aux sens les propos suivants, qui s’adressent à l’entendement. « Misérable raison, c’est de nous que tu tires les éléments de ta croyance, et tu prétends nous réfuter ! Tu te terrasses toi-même en prétendant nous réfuter. » (fgm., éd. H.Schöne, 1259, 8)
Ces dernières lignes ne sont ,à ma connaissance, citées dans aucune autre
source. Il est important de noter que Galien qui doit connaître, à la
différence de nous, le contexte, les attribue non à Démocrite mais aux
sens ; or, rien n’indique que cette revendication sensualiste, défendue
par les sens faits philosophes, ne soit pas présomption. Ce qui reviendrait à
lire Démocrite à la lumière de Parménide : l’Etre est analysé en atomes et
vide et de même que l’accès à l’Etre passe par le rejet radical de l’Opinion
fondée sur les sens, l’accès à la connaissance des réalités originaires aurait
comme condition la négation des sens (ce qui, on l’a vu, éclaire l’aveuglement
de Démocrite).
Mais si les sens parlaient au nom de Démocrite, l’accès au Réel passerait par
la réflexion sur la perception. Cette voie empiriste sera en tout cas celle
d’Epicure qui fera de la sensation l’origine première de la pensée de l’atome
et du vide.
Commentaires
Ne vous semble-t-il pas plus plausible d'adopter la seconde interprétation, selon laquelle Démocrite accepte l'idée qu'il fait dire aux sens, à savoir que toute connaissance vient des sens, et que les raisonnements ne peuvent renverser leur évidence? (on peut appeler cela la thèse "anti-parmidéenne").
En effet, si on suppose le contraire, il faut imaginer que Démocrite avait une sorte de preuve a priori des atomes et du vide. Ce dont nous n'avons pas gardé la trace, sauf erreur. Il faut aussi supposer qu'Epicure s'est grandement écarté de lui sur le plan théorique, ce qui serait inattendu, je crois.
Dans l'interprétation anti-parmidéenne, le problème vient du fait que Démocrite tient les couleurs, etc, pour des "conventions" ou des illusions. Mais on peut le résoudre si on suppose que Démocrite pensait avoir des arguments basés sur les sens pour prouver l'irréalité/la conventionnalité des couleurs etc., et aussi des arguments pour les atomes et le vide.
Pour les couleurs, on peut imaginer qqch du genre: la couleur d'un objet change avec l'éclairage, elle n'est donc qu'une illusion. Pour les atomes et le vide, on peut penser à des "preuves" empiriques du style de celle de Lucrèce: on peut mettre de l'eau dans un verre plein de sable sans qu'il déborde, ce qui (croit Lucrèce) montre qu'il y avait du vide dans le verre.
Il y a un texte d' Aétius qui à première vue pourrait être cité pour appuyer la thèse parménidienne:
"Démocrite dit que l'âme est un composé igné formé à partir d'éléments visibles pour la raison, dont les idées sont sphériques et la puissance ignée: en d'autres termes elle est corporelle." (Opinions IV 3, 5, Les présocratiques p.798)
Des sources différentes assurent que ce concept d'idée (eidos) est propre à Démocrite et lui sert à désigner les atomes.
Mais bien sûr, que les atomes soient visibles seulement pour la raison n'implique pas que la genèse de cette idée purement intelligible soit à chercher ailleurs que dans le sensible. A dire vrai, des textes que je connais (et bien sûr certains peuvent m'échapper !) aucun ne permet de trancher clairement en faveur de la thèse anti-parménidienne. Reste qu'à la lumière des matérialistes qui viennent après lui, la thèse que vous évoquez est en effet très plausible.
Est-ce que Démocrite n'incarne pas un idéalisme empirique ?