Exit Diogène Laërce.
Par Philalèthe le mercredi 20 juin 2007, 21:07 - Métablog - Lien permanent
Cela fait presque deux ans et demi que, partant de Diogène Laërce et de ses
Vies et doctrines des philosophes illustres, je fais des
incursions intéressées dans les territoires des philosophes antiques.
Incursions car ce n'est pas d'eux que j'attends la vérité (s'il est permis de
formuler de manière si naïve l'intérêt porté à la philosophie) et qu'il faut
donc toujours revenir sur des terres plus contemporaines et moins
arpentées.
On se demandera alors s'il est bien nécessaire de les visiter... Oui, car ils
fournissent des styles de vie originaires et fondateurs. Certes leur monde
reste un peu étroit si l'on veut faire l'inventaire exhaustif de tous les
styles de vie philosophiques mais les philosophes postérieurs n'ont pas eu leur
vie mise en scène de la même manière et leurs textes sont si riches et
traversés de tant de tensions qu'on sombrerait vite dans le ridicule à vouloir
imaginer une vie bergsonienne ou foucaldienne. Il va de soi que je ne parle pas
ici des biographies de ces penseurs mais des vies fictives qu'on construirait à
partir des éthiques et des politiques qui émanent plus ou moins explicitement
de leurs textes.
Sans doute, s'il nous est facile d'imaginer par exemple une vie épicurienne et
même comme il m'est arrivé de le faire de la confronter à des difficultés tout
à fait contemporaines, ce n'est pas seulement dû au fait que philosopher dans
l'Antiquité revient à se convertir à un type de vie original par rapport à la
vie ordinaire; cela tient aussi à cette réalité contingente: l'immense majorité
des textes épicuriens a disparu et la part de tensions, voire de contradictions
qu'ils contenaient, nous échappe pour toujours. Ce sont sans doute les
philosophes cyniques qui nous offrent la prise la plus facile: en effet leur
théorie est assez mince pour laisser à chacun la liberté d'imaginer ce que
pourrait être une vie cynique. Confirmation de cette analyse: des textes de
Platon ou d'Aristote, qui oserait extraire une vie platonicienne ou
aristotélicienne ?
Ce sont des incursions aussi car ce ne sont pas seulement les modernes ou les
contemporains qui me les font quitter, c'est aussi que, quelle soit la partie
du territoire antique dans laquelle on se plaît momentanément à observer les
usages, on est vite conduit à poursuivre le voyage vers d'autres territoires:
non qu'à force d'y reconnaître l'illustration des principes indigènes on se
lasse mais parce que ces écoles cultivent leur identité avec la conscience très
claire de ce qui les oppose aux autres. Encore une fois ce sont sans doute les
cyniques dont le rôle est manifestement le plus tourné vers la dénonciation des
travers des autres philosophies, mais il va de soi que les sceptiques tirent
leur fond de commerce des dogmatiques et que les dogmatiques épicuriens et
stoïciens se définissent les uns contre les autres. Et donc, sauf à être transi
d'admiration et converti illico, le lecteur des uns devient vite celui des
autres sans que d'ailleurs ces va-et-vient ne trouvent peut-être d'autre fin
que dans la lassitude (serait-ce une manière d'accorder la victoire finale aux
sceptiques ?).
Il me reste à expliquer que c'étaient des incursions intéressées. Il ne faudrait pas les comprendre sur le modèle des colonisations. Je ne suis pas allé explorer ces terres pour les faire entrer dans un paysage, dans une géographie où elles auraient eu, chacune à sa manière, une valeur locale. Au fond j'y suis peut-être allé comme on allait au spectacle, pour y voir de belles choses, ces dernières étant ici des vies contradictoires entre elles mais cohérentes. J'y suis allé y voir des hommes et quelques femmes y vivre des vies trop belles pour être vraies, tant ce que leur apportait la fortune n' était pour eux que le matériau qu'ils mettaient en forme. A la différence de nos vies que le plus souvent les infortunes défont, les vies que rapportait Laërce se nourrissaient de tout ce qui aurait dû les décomposer si on avait eu affaire à des hommes et non à ces rêves d'hommes, nés peut-être de la conscience douloureuse de leurs misères. Pascal en voulait aux stoïciens de croire pouvoir réussir leur salut en faisant l'économie de la foi en Dieu, nous nous ne leur voulons plus guère désormais mais ce que nous partageons avec Pascal, c'est que la compilation laërtienne nous a présenté des hommes impossibles ou (mais c'est plus difficile à reconnaître) des hommes d'exception.
On me demandera alors pourquoi ne pas lire des romans si l'on cherche dans
le texte non à apprendre quelque chose sur les hommes tels qu'ils sont mais à
nourrir la nostalgie des hommes tels qu'ils auraient pu être. C'est que depuis
longtemps les romans ne sont lisibles avec plaisir qu'à condition qu'ils ne
nous présentent pas ces vies stylisées et si rarement prises de court. Quand
ils le font, ils sont édifiants et quasi ridicules.
Il en va de même du cinéma ou du théâtre; on n'y va plus guère pour voir la
représentation du meilleur, très souvent au contraire on s'y réjouit de la
confirmation du pire.
D'ailleurs les romans qui nous intéressent nous font souvent connaître des
singularités irréductibles, si particulières d'ailleurs qu'il devient même
difficile de typifier leurs personnages en Harpagon ou Bovary.
Reste que si, à travers les faits et gestes de l'individu Diogène de Sinope, c'est le cynisme dans sa généralité qui s'incarne, son comportement n'est pas transparent au point d'être ennuyeusement équivoque; même si la conduite est du genre "stoïcien" ou "épicurien", elle a une présence concrète assez riche pour être quelque chose de plus que l'illustration d'un dogme et son interprétation contribue, sinon à reconstituer la dogmatique absente, du moins à lui donner des nuances, à suggérer des inflexions et des incertitudes aussi.
En somme, les personnages de Diogène Laërce, avec les colorations que leur donnent les textes étrangers que de temps en temps je leur adjoins, tiennent le milieu entre le symbolique et l'impénétrable. Ils partagent ce statut avec, parmi d'autres, les allégories platoniciennes. Ainsi celle de la caverne qui ne tolère pas toute interprétation certes mais qui n'est rendue transparente et donc ennuyeuse par aucune. Trop de détails concrets, trop de précisions anecdotiques et donc à première vue secondaires constituent un reste toujours disponible pour de nouvelles lectures.
Diogène Laërce, le plat compilateur, a laissé en réalité une oeuvre haute en couleurs. Ses personnages ne constituent aucune fresque d'ensemble; pourtant, même s'ils appartiennent à des écoles distinctes, ils ont un air de famille. Comme s'ils étaient les seules figures colorées d'un dessin animé en noir et blanc, ils ont un relief auquel j'ai eu envie d'accoler des bulles. Mais ce que j'ai mis dans lesdites bulles prête bien sûr à discussion et les érudits qui savent si bien que la lettre du texte ne tient parfois qu'à un fil n'ont pu que rire des discours que je prêtais à ces hommes qui, sans être mythologiques, ne sont pas pourtant purement humains.
J'espère cependant que je leur ai donné aux uns et aux autres assez de vie pour leur permettre de venir habiter nos incertitudes et que pourtant aucun d'entre eux n'a une présence capable d'étouffer les autres. Si cela est possible, qu'ils vivent dans les mémoires et les imaginations. Sans aller jusqu'à venir donner une forme à nos exigences, qu'ils chantent chacun leur partition dans un choeur sans chef d'orchestre... Si seulement quelques-uns de leurs refrains pouvaient de temps en temps prendre alors la place de l'angoisse et du désarroi !