Digressions estivales (3): à la lumière de Chamfort ("Maximes et pensées" Folio classique), dix réflexions sur la philosophie antique
Par Philalèthe le vendredi 3 août 2007, 22:50 - Digressions - Lien permanent
1) "L'homme peut aspirer à la vertu; il ne peut raisonnablement prétendre de trouver la vérité." (342)
Une telle dissociation entre la vérité et la vertu est impensable en termes
de philosophie antique (par exemple platonicienne); la possession de la vérité,
si elle n' est pas la condition suffisante (je pense à l'akrasia
aristotélicienne: voir le meilleur et faire le pire), est la condition
nécessaire de la vertu. Resterait à savoir ce qu'il en est de la philosophie
sceptique: peut-on identifier l'impossibilité logique d'affirmer la vérité à
une thèse vraie sur le caractère nécessaire de l'ignorance de la vérité ?
Mais comment accéder à la vertu si ce n'est par la médiation de la connaissance
vraie ?
Par exemple, être vertueux reviendra à se conduire d'une certaine manière; pour
devenir vertueux, il suffira alors d'apprendre à se conduire selon des règles
ou en imitant des hommes déjà vertueux.
Mais alors ne pourra-t-on pas qualifier la connaissance de ces règles
(incarnées ou non dans dans des conduites) de connaissance vraie ?
2) "M..., vrai pédant grec, à qui un fait moderne rappelle un trait d'antiquité. Vous lui parlez de l'abbé Terray, il vous cite Aristide, contrôleur général des Athéniens." (606)
Une question est de savoir si un tel rapprochement est soutenable. A ce
sujet, deux positions radicales s'affrontent: la croyance dans une nature
humaine immuable et celle dans une singularité irréductible des cultures.
Si la première était vraie, les événements historiques ne seraient que des
expressions accidentelles d'une essence humaine, le temps d'une vie suffisant
peut-être à un observateur perspicace à connaître ce qu'il en est de l'Homme;
si on privilégiait la seconde, la connaissance historique serait impossible car
on ne pourrait jamais comprendre les raisons des hommes du passé, condamnés
qu'on serait à un ethnocentrisme indépassable (en toute rigueur il est
incohérent de soutenir un tel historicisme et d'en donner une explication
vraie).
Cette position est transposable au niveau de la relation moi/autrui: autrui est
pensable soit comme un être identique à celui que je suis fondamentalement,
soit comme un étranger radicalement autre. Deux conséquences
antithétiques:
- en me connaissant, plus précisément en connaissant mon essence humaine, je
connais l'humanité entière.
- en me connaissant, je ne connais personne d'autre que moi.
3) "M... me disait: "Je me suis réduit à trouver tous mes plaisirs en moi-même, c'est-à dire dans le seul exercice de mon intelligence. La nature a mis dans le cerveau de l'homme une petite glande appelée cervelet, laquelle fait office d'un miroir; on se représente, tant bien que mal, en petit et en grand, en gros et en détail tous les objets de l'univers et même les produits de sa propre pensée. C'est une lanterne magique dont l'homme est propriétaire et devant laquelle se passent des scènes où il est acteur et spectateur. C'est là proprement l'homme; là se borne son empire. Tout le reste lui est étranger." (609)
Il y a un côté stoïcien dans ce passage: la maîtrise de mes représentations
m'appartient.
Mais, du moins selon la version d' Epictète, m'appartiennent aussi la maîtrise
de mes actions et celle de mes désirs.
En plus la représentation compréhensive (phantasia kataleptike) donne accès à
la réalité; en revanche la métaphore de la lanterne magique suggère que la
représentation n'est au mieux qu'une image conforme; je ne verrais jamais,
disons, le soleil mais j'aurais au mieux une image du soleil qui lui ressemble
vraiment (mais dans ces conditions, comment puis-je donc savoir que la
représentation en question est bien conforme au Soleil ?)
4) "Un homme était en deuil, de la tête aux pieds: grandes pleureuses, perruque noire, figure allongée. Un de ses amis l'aborde tristement: "Eh ! Bon Dieu ! qui est-ce donc que vous avez perdu ? - Moi, dit-il, je n'ai rien perdu: c'est que je suis veuf." (631)
C'est clair: le deuil n'est pour cet homme qu'une modification sociale, pas
une modification psychologique.
Faut-il voir en lui le stoïcien parfait ? Pensons au passage d'Epictète
sur la mort de l'épouse: je n'ai pas perdu ma femme, je l'ai rendue.
En réalité ici l'homme en deuil est insensible à la perte. Or, être stoïcien,
c'est surmonter la perte en la voyant comme restitution. L'amour conjugal
existe bien; certes ce n'est pas une passion mais un désir réfléchi.
4) " Le comte de Mirabeau, très laid de figure, mais plein d'esprit, ayant été mis en cause pour un prétendu rapt de séduction, fut lui-même son avocat. "Messieurs, dit-il, je suis accusé de séduction; pour toute réponse et pour toute défense, je demande que mon portrait soit mis au greffe." Le commissaire n'entendait pas: "Bête, dit le juge, regarde donc la figure de monsieur !" (647)
Cratès le cynique, se déshabillant devant Hipparchia, affirmait une ligne de
conduite: "je ne cache rien", niant par là-même la distinction public / privé
et avouant sa pure et simple humanité: "je ne suis qu'un homme parmi tant
d'autres".
Pour Mirabeau ("je ne suis qu'un homme laid.") , ce n'est qu'un mode de défense
conjecturel. En plus c'est la copie qui est montrée et non l'original.
Dans les deux cas pourtant, un point commun: on exhibe ce que l'on cherche
ordinairement à masquer. Cratès: un moyen de séduire.
Mirabeau: une justification de l'incapacité de séduire.
S'il y avait eu une vraie cynique au tribunal, Mirabeau aurait peut-être
séduit, bien malgré lui...
5) "Ne me vantez point le caractère de N...: c'est un homme dur, inébranlable, appuyé sur une philosophie froide, comme une statue de bronze sur du marbre." (652)
N. à son tour serait-il le stoïcien fait homme ?
Devenir stoïcien, c'est plutôt devenir bronze au contact du marbre (le marbre =
la réalité nécessaire; devenir bronze = parvenir à l'apatheia). L'homme
ordinaire serait, lui, brisé par le marbre.
N. est un homme froid qui rationalise son comportement en le justifiant par des
maximes stoïciennes.
6) "L'abbé de Molières était un homme simple et pauvre, étranger à tout, hors à ses travaux sur le système de Descartes (le système cartésien en tant qu'éthique ne commande en rien un tel détachement); il n'avait point de valet et travaillait dans son lit, faute de bois, sa culotte sur sa tête par-dessus son bonnet, les deux côtés pendant à droite et à gauche (un portait-type du cartésien au 18ème ?). Un matin il entend frapper à sa porte: "Qui va là ?" - Ouvrez..." Il tire un cordon et la porte s'ouvre (ce religieux a étudié la mécanique...). L'abbé de Molières, ne regardant point: "Qui êtes-vous ? - Donnez-moi de l'argent. - De l'argent ? - Oui, de l'argent. - Ah ! J'entends, vous êtes un voleur ? - Voleur ou non, il me faut de l'argent (si le philosophe se résigne au statut de volé, le cambrioleur rechigne, lui, à s'identifier à son rôle; il a pourtant une victime qui facilite l'identification au bourreau...) - Vraiment oui, il vous en faut: eh bien ! cherchez là-dedans..." Il tend le cou, et présente un des côtés de la culotte; le voleur fouille (ou comment, en faisant la victime, ne pas en être tout à fait une...): "Eh bien ! il n'y a point d'argent. - Vraiment non, mais il y a ma clé. - Eh bien, cette clé... - Cette clé, prenez-la. - Je la tiens. - Allez-vous en à ce secrétaire; ouvrez... (ou comment agir en pâtissant.). Le voleur met la clé à un autre tiroir. "Laissez donc: ne dérangez pas: ce sont mes papiers. Ventrebleu finirez-vous ? ce sont mes papiers. à l'autre tiroir, vous trouverez de l'argent. - Le voilà. - Eh bien prenez. Fermez donc la porte. Morbleu ! Il laisse la porte ouverte !... Quel chien de voleur ! Il faut que je me lève par le froid qu'il fait ! Maudit voleur ! (ce qui est intolérable, ce n'est pas le vol, mais l'insoumission du voleur...) L'abbé saute en pied, va fermer la porte, et revint se remettre à son travail." (688)
7) " On annonça, dans une maison où soupait Mme d'Egmont, un homme qui s'appelait Duguesclin. A ce nom son imagination s'allume (bonne illustration de ce qu'est l'imagination au sens pascalien); elle fait mettre cet homme à table à côté d'elle, lui fait mille politesses et enfin lui offre du plat qu'elle vait devant elle. C'étaient des truffes. "Madame, répond le sot, il n'en faut pas à côté de vous." A ce ton, dit-elle en contant cette histoire, j'eus grand regret à mes honnêtetés. Je fis comme ce dauphin qui, dans le naufrage d'un vaisseau, crut sauver un homme et le rejeta dans la mer en voyant que c'était un singe.(avec l'humanisation du singe et l'animalisation de l'homme, la comparaison a perdu de sa force didactique)" (823)
8) "Un philosophe à qui l'on reprochait son extrême amour pour la retraite, répondit: "Dans le monde tout tend à me faire descendre, dans la solitude tout tend à me faire monter." (828)
Ce philosophe n'est ni un stoïcien (dans le monde ce dernier reste stable), ni un épicurien (qui, s'il fuit le monde, a son monde peuplé d'amis), ni un cynique (il a besoin du monde pour faire ses démonstrations et pire ce dernier est, meilleures elles sont). C'est plutôt un bien fragile ascète.
9) "Quand Mme de F... a dit joliment une chose bien pensée, elle croit avoir tout fait; de façon que, si une de ses amies faisait à sa place ce qu'elle a dit qu'il fallait faire, cela ferait à elles deux une philosophie. M. de ... disait d'elle: que quand elle a dit une jolie chose sur l'émétique, elle est toute surprise de n'être point purgée." (1000)
La philosophie comme théorie et pratique à la fois, à l'image de ce que pour Pierre Hadot la philosophie antique était vraiment. Etre philosophe revient donc à avoir ces deux femmes en soi.
10) " On demandait à M... pourquoi la nature avait rendu l'amour indépendant de notre raison. C'est, dit-il, parce que la nature ne songe qu'au maintien de l'espèce, et, pour la perpétuer, elle n'a que faire de notre sottise. Qu'étant ivre, je m'adresse à une servante de cabaret ou à une fille, le but de la nature peut être aussi bien rempli que si j'eusse obtenu Clarisse après deux ans de soins; au lieu que ma raison me sauverait de la servante, de la fille et de Clarisse peut-être. A ne consulter que la raison, quel est l'homme qui voudrait être père et se préparer tant de soucis pour un long avenir ? Quelle femme pour une épilepsie de quelques minutes, se donnerait une maladie pour une année entière ? La nature, en nous dérobant à notre raison, assure mieux son empire et voilà pourquoi elle a mis de niveau sur ce point Zénobie et sa fille de basse-cour, Marc-Aurèle et son palefrenier." (1053)
Chamfort ne croit donc pas dans le projet stoïcien de maîtriser ses passions: il y a comme un kantisme pessimiste dans ces lignes (kantisme parce que dualité nature / raison et pessimisme parce que la raison perd à tout coup). A noter: ce n'est pas le plaisir dans la sexualité qui est déraisonnable mais la reproduction.
Commentaires
1/ Spontanément j’opposerai : les Cyniques et les pyrrhonniques
2/ « Du commencement à la fin c’est la répétition du même drame, avec d’autres personnages et sous des costumes différents. (…) celui qui a lu Hérodote a assez étudié d’histoire pour en faire la philosophie, car il y trouve déjà tout ce qui constitue l’histoire postérieure du monde »
Schopi (le monde comme… III 38)
Thucydide au début de son histoire reprend la même idée.
« Qui a vu le présent a tout vu » (Manuel épictète ?)
3/
La représentation « compréhensive » dénude la réalité, il s’agit pour le philosophe stoicien de n’accepter aucune image qui ne soit « objective ». Par exemple, les fantaisies objectives (phantasia kataléptiké) de Marc Aurèle : « L’amour ? « Secouer une femme par le bassin, voir se cailler la cellulite et raconter des rêves pisseux entre deux frottements de ventre... » (VI 13)
Ainsi, je chipote, mais je ne dirai pas que le stoicien « maîtrise » ses représentations « adéquates » (Rectitude du discours intérieur face aux images tâchées de jugements de valeur.) D’ailleurs le philosophe stoicien peut chier dans son froc, tant qu’il n’y donne pas son assentiment. (cf Aulu Gelle XIX, 1, 14)
4/ « ce qui trouble les hommes ce ne sont pas les choses mais leurs jugements sur les choses ». Epictète, Manuel, §5
4/ La maxime se rapporte à une affaire judiciaire. Ainsi je rapprocherai aussi l’anecdote d’un trait cynique en relation avec une affaire judiciaire. Celle(s) où le cynique prend des coups et exhibe les hématomes pour obtenir gain de cause (DL VI-33 VI-89). La peau marbrée par les coups et la gueule grotesque de Mirabeau font figures de preuves…
8/
« Si l’homme ne savait conférer un délire voluptueux à la solitude – depuis longtemps, l’obscurité aurait pris feu (…) Ce n’est point par extravagance, ni par cynisme, que Diogène se promène avec une lanterne en plein jour, pour trouver un homme. Nous savons trop bien que dans la solitude. » (Cioran p. 352 du quarto)
« Le cynisme de l’extrême solitude est un calvaire qu’atténue l’insolence. » (p. 756)
10/
« Ne cherche pas à ce qui arrive, arrive comme tu le veux, mais veuille que ce qui arrive, arrive comme il arrive, et tu seras heureux. » Manuel
Suivre la Nature…
N’est-ce pas ? Métaphysique de l’amour à la Schopenhauer ?
Par contre, je trouve l’exemple de Marc-Aurèle plutôt mal choisi. En effet, si l’on s’en tient au livre I des pensées, il avoue ne pas avoir touché à Benedicta et Théodote. Pour ce qui est de sa femme, Faustine… 13 gosses qui ne sont sans doute pas tous de sa semence qu’il endura avec la joie du stoïcisme qu’on lui connait.
1) d'accord, en incluant les sceptiques dans les dogmatiques ( à l'égal des épicuriens et des stoïciens, entre autres ).
2) d'accord. La citation que vous apportez est en fait de Marc-Aurèle (VI 37):
" quand on voit ce qui est maintenant, on a tout vu, et ce qui s'est passé depuis l'éternité, et ce qui se passera jusqu'à l'infini; car tout est pareil en gros et en détail." (trad. de Bréhier)
3) votre traduction de VI 13 est une belle infidèle à la manière cynique ! Bréhier (1962) est moins drôle:
" à propos de l'accouplement, un frottement de ventre et l'éjaculation d'un liquide gluant accompagné d'un spasme."
Meunier (1964) avait choisi:
" de l'accouplement, qu'il est le frottement d'un boyau et l'éjaculation avec un certain spasme, d'un peu de morve."
Hadot (1992) :
" et à propos de l'union des sexes: " C'est un frottement de ventre avec éjaculation, dans un spasme, d'un liquide gluant."
Ceci dit, votre chipotage est sensé: en tant que l'âme a une représentation (phantasia), elle est passive, mais en tant que cette représentation est compréhensive, elle s'accompagne d'un discours intérieur qui manifeste l'activité de l'esprit ( sur ce point, Hadot est très clair in "Introduction aux "Pensées" de Marc-Aurèle" Livre de poche p. 174-175)
Quant à la défécation involontaire, comme d'habitude, vous forcez le trait ! Je lis seulement dans la traduction qu'en donne Hadot:
" (...) Lorsqu'un son terrifiant se fait entendre provenant du ciel ou d'un éboulement ou annonciateur de je ne sais quel danger, ou si quelque autre chose de ce genre se produit, il est nécessaire que l'âme du sage, elle aussi, soit quelque peu émue et serrée et terrifiée, non pas qu'il juge qu'il y a là quelque mal, mais en vertu de mouvements rapides et involontaires, qui devancent la tâche propre de l'esprit et de la raison."
4) Rappel intéressant, à cette différence près que Diogène et Cratès accusent alors que Mirabeau se disculpe.
8) Je ne pense pas qu'il y ait dans le cynisme antique l'expérience de la solitude comme souffrance. La lecture de Cioran me paraît tourner l'anecdote dans un sens psychologiste. Que Diogène soit seul (sage), est un fait qui accuse tous les autres sans s'accompagner d'une douleur du solitaire. Merci en tout cas de m'avoir fait connaître ces lignes de Cioran.
10) Si l'on suit la Métaphysique de l'amour, il me semble que si le narrateur s'accouple avec une servante de cabaret, cela correspond à un tout autre but de la Nature que s'il attend des années pour féconder Clarisse, le désir ayant une raison métaphysique que celui qui désire ne connaît pas (j'ai bien dit: raison métaphysique et non raison psychanalytique, il en va d'ailleurs de la finalité du Tout à n'importe quel frottement de ventres).
Quant à Marc-Aurèle, certes il n'a touché ni à Théodote ni à Benedicta (sans doute des esclaves selon la note de Goldschmidt in Pléiade), mais il a eu quand même assez d'enfants pour donner prise à l'interprétation de Chamfort.
Pour terminer, je maintiens l'idée que la référence à la nature est ici plus proche de Kant que de Schopenhauer, à cause de l'opposition entre les bonnes raisons de la raison et le fait brut du désir naturel.