Protagoras à travers le "Protagoras" de Platon (3): analyse d'une cour (aux deux sens du terme) (1)
Par Philalèthe le dimanche 2 septembre 2007, 17:04 - Protagoras - Lien permanent
L'eunuque a dû ouvrir maintes fois la porte de la maison de Callias, son
maître, car il y a foule dans la cour intérieure. Précisément trois maîtres
sophistes, Protagoras, Hippias, Prodicos et leurs disciples respectifs. Tout ce
monde se regroupe en trois ensembles, à la description desquels Platon consacre
deux pages.
On peut y voir trois figures de l'allégeance.
Dans la première, le maître, en l'occurence Protagoras, va et vient sous les
arcades de la cour. C'est lui qui occupe le plus d'espace, Hippias n'ayant à sa
disposition qu'un des quatre portiques (certes c'est celui qui fait face à
l'entrée) et Prodicos étant cantonné dans une pièce, ancienne réserve
transformée dans l'urgence en chambre d'hôte.
Socrate prend soin de transmettre les noms de ceux qui constituent pour ainsi
dire la garde rapprochée de Protagoras, donnant pour nous à son récit des airs
de texte à clés (même si l'on sait que Platon commet en fait sans cesse des
anachronismes). En effet les personnages mentionnés ne sont pas fictifs et ils
font partie des Athéniens les plus en vue, par exemple Charmide, oncle de
Platon ou les deux fils de Périclès. Un seul homme suit Protagoras afin de
devenir comme lui, un sophiste professionnel: Antimoiros de Mendè. A ce propos,
je juge digne d'intérêt de faire connaître quelques lignes de la très courte
notice que Michel Narcy lui consacre dans le Dictionnaire des
philosophes antiques (I p.215):
" A part la reprise de ce passage du Protagoras par
Thémistius (Orat.XXIX 347d), on ne connaît pas d'autre mention
d'Antimoiros.
Le philosophe pragmatiste F.C.S. Schiller a utilisé cette circonstance pour lui
prêter deux dialogues imaginaires qui veulent être une présentation "non
platonicienne" de la pensée de Protagoras (Studies in Humanism
London 1906, trad. fr. par S. Jankélévitch, Etudes sur
l'humanisme, Paris 1909, p.383-444)."
Il me semble que cette tentative de réhabilitation des sophistes précède de
très loin celles qui ont menées à bien en France à travers entre autres les
textes si différents de J.F. Lyotard ou de B. Cassin. En tout cas voilà deux
dialogues fictifs qu'il me plairait de lire ! La relation entre la
sophistique et le pragmatisme mérite d'ailleurs d'être clarifiée.
La présence d'un élève qui vise le statut de futur maître permet de
différencier dans l'ensemble des disciples deux groupes: ceux qui apprennent
donc ainsi une profession et ceux qui, en hommes libres parfaits, ne visent
ainsi qu'a perfectionner leur éducation. Socrate a explicité cette distinction
en conduisant Hippocrate à se ranger dans le camp de ceux qui n'attendent aucun
bénéfice matériel de l'enseignement des sophistes. Après avoir pris l'exemple
de ceux qui suivent les enseignements des médecins et des sculpteurs, Socrate
interroge Hippocrate sur le but qu'il vise en cherchant à rencontrer
Protagoras:
" "- Et si, en plus, on te posait cette question: mais, pour quoi devenir toi-même (on le sait, par endroits, la traduction de Robin est à la limite de l'incorrection), vas-tu trouver Protagoras ? " Je le vis rougir, car déjà le jour commençait un peu à paraître et me permettait de m'en apercevoir: "Si ce cas, dit-il, est pareil aux précédents, il est clair que c'est pour devenir sophiste ? - Mais toi, au nom des Dieux, m'écriai-je, tu ne serais pas honteux de te présenter aux Grecs comme un sophiste ? - Oui, par Zeus, Socrate, si toutefois il faut en dire ma pensée ! - Supposes-tu donc plutôt Hippocrate, que telle ne sera pas ton instruction auprès de Protagoras, mais qu'elle sera tout pareille à celle que tu as reçue du maître de grammaire, du maître de cythare, du maître de gymnase ? Ce n'est pas en effet en vue de l'art même qu'elles constituent, que tu as appris chacune de ces choses et comme si tu devais être un professionnel de cet art, ainsi en vue de ton éducation, comme il convient que le fasse celui qui n'est pas un spécialiste et qui est un homme libre ! "" (312 ab)
Mais revenons au cortège. On peut le décomposer en deux vagues, si on peut
dire: derrière ceux qui reçoivent tous un nom propre plutôt prestigieux
viennent les anonymes, caractérisés par quatre traits: d'abord, fort
compréhensiblement, ils entendent mal; ensuite c'est la voix séduisante qui les
a attirés et ne cesse de les agréger; puis ce sont des étrangers et pour finir
ils appartiennent à des cités différentes (nomades et ne s'accordant ni entre
eux ni avec celui qui au moins physiquement les unit, ils pourraient symboliser
comme une anti-polis...).
Reste que Socrate leur donne tout de même l'unité d'un choeur, ce qui peut se
comprendre par le fait qu'ils accompagnent l'action du personnage principal
même s'ils n'émettent aucun son.
Cruellement (?), Socrate relève que quelques Athéniens se mêlent tout de même à
cette majorité d'étrangers.
Pour terminer, il vaut d'être noté que dans son déplacement Protagoras ne fait
jamais face à quiconque, comme si sa marche était destinée à donner l'image
spatiale d'un monologue jamais interrompu:
" Quant à moi, la vue de ce choeur me causa une joie extrême, par les merveilleuses précautions qu'on y prenait pour ne jamais gêner la marche de Protagoras en se trouvant par-devant lui, mais au contraire, dès qu'il faisait demi-tour, et, avec lui, ceux qui l'accompagnaient, c'était par une belle manoeuvre, bien réglée, que ces infortunés auditeurs se séparaient sur un côté et sur l'autre, puis en exécutant leur évolution circulaire, prenaient chaque fois, avec la plus grande élégance, leur place à l'arrière." (315 b)
Ce n'est plus du Platon, c'est du Molière !
Metteurs en scène, à vos fourneaux !