Protagoras (6): la sophistique comme la substance même de l'héritage grec.
Par Philalèthe le vendredi 14 septembre 2007, 17:26 - Protagoras - Lien permanent
Quand Socrate et Hippocrate abordent Protagoras, ce dernier leur demande
s’ils préfèrent avoir un entretien public ou privé avec lui. Les deux formes se
valent du point de vue des deux hommes mais Protagoras, apprenant de la bouche
de Socrate l’intention d’Hippocrate de devenir son disciple, choisit la forme
publique.
Même si Socrate attribue à Protagoras le désir de montrer à Hippias et à
Prodicos sa supériorité sur eux, ce n’est pourtant pas la vanité qui motive la
volonté de Protagoras de donner une forme publique à l’échange qu’il va avoir
avec Socrate, c’est la décision de sortir le métier de sophiste de la
clandestinité.
En effet Protagoras présente l’activité du sophiste comme une activité
subversive réprimée par « ceux des hommes qui ont, dans les Cités, pouvoir
pour agir » (317 a trad. Robin) et condamnée de ce fait même par la foule
qui « n’a point de discernement propre et ce que lui recommandent ces
puissants, c’est de cela qu’elle chante les louanges. » (ibid.).
Mais autant la foule que les puissants agissent mal car le sophiste est
« un éducateur d’hommes ». Certes les modalités de cette éducation ainsi
que le contenu que Protagoras lui donne peuvent justifier les actions dirigées
contre elle.
D’abord, le sophiste, en la personne du moins de Protagoras, discrédite
l’éducation autochtone auprès des jeunes gens les plus doués et détache ceux-ci
de tous les liens qui les rattachent à la cité, qu’il s’agisse de ceux de
l’amitié, de la parenté ou de la concitoyenneté.
En effet Protagoras se décrit comme « un homme, qui est un étranger, qui,
venant dans de grandes cités, y travaille à persuader aux meilleurs d’entre les
jeunes que, après avoir renoncé à la fréquentation de tous les autres gens, de
leurs proches comme de ceux qui ne leur sont pas parents, des plus âgés comme
des plus jeunes, ils doivent s’attacher à lui seul, en vue de devenir meilleurs
grâce à cette fréquentation près de lui. » (316 c)
Plus loin, quand Socrate lui demandera en quoi exactement Hippocrate sera rendu
meilleur par Protagoras, ce dernier répondra que son enseignement permet de
« savoir comment administrer au mieux les affaires de sa maison à lui, et,
pour ce qui est des affaires de l’Etat, savoir y avoir le plus de puissance et
par l’action, et par la parole. » (319 a).
Ces deux derniers textes suggèrent donc l’idée suivante : l’enseignement
de Protagoras, par son objet comme par le mode de vie qu’il implique, détourne
l’élite de l’adhésion aux valeurs traditionnelles et, par là même, du soutien
aux autorités établies.
Mais l’effet de cet enseignement est caractérisé doublement et plutôt
contradictoirement : d’une part, on l’a vu, Protagoras déracine
effectivement, je veux dire spatialement, ses disciples, les enlevant à leur
cité ; d’autre part il est censé, par son contenu même, les enraciner de
manière plus profitable pour eux dans leur propre cité, en augmentant leurs
puissances économique et politique.
Il me paraît maintenant intéressant de clarifier en quoi Protagoras et
Socrate se ressemblent et en quoi ils diffèrent radicalement. Ce qui les unit,
c’est l’effet d’appel qu’ils exercent l’un et l’autre sur la jeunesse et cela
au détriment de la socialisation traditionnelle ; comme le philosophe
socratique, le sophiste émancipe, reste que l’un le fait de l’intérieur, alors
que l’autre opère de l’extérieur. En tout cas, ils soulèvent de l’inquiétude
auprès des gardiens du statu quo.
Leurs procédés et leurs fins se distinguent aussi clairement : Protagoras
persuade alors que Socrate interroge ; celui-là vise au développement
politico-économique de son disciple, velui-ci à son perfectionnement moral, le
développement de l’un et de l’autre n’étant pas pensé comme possible.
Avec moins d’évidence, ce qui les sépare, c’est la relation qu’ils
entretiennent avec l’héritage culturel grec. Pour comprendre la manière dont
Protagoras se situe par rapport à celui-ci, il faut revenir à sa volonté
d’assumer ouvertement son métier de sophiste. Ce faisant, il s’oppose alors à
tous les sophistes du passé qui, pour déjouer l’hostilité des puissants et de
la foule, se sont faits passer pour autres qu’ils n’étaient : c’est ainsi
que Protagoras identifie entre autres les poètes Homère, Hésiode et Simonide à
des sophistes masqués. Protagoras prolongerait ainsi Homère dans ce que
celui-ci aurait eu de plus substantiel. Il s’agit certes d’une lecture d’Homère
qui le prive nettement de sa singularité mais qui lui conserve tout de même une
valeur fondamentale.
C’est à ce niveau que le discours socratique diffère : aucun des grands
poètes grecs ne sera pour Socrate un philosophe authentique déguisé en poètes.
Si le texte homérique continue d’apparaître sous forme de citations suggestives
dans la bouche de Socrate, la forme de sa recherche, les apories auxquelles
elle se heurte, son exigence constante de rationalité suggèrent plutôt une mise
à distance de la culture grecque traditionnelle.
Pour résumer, la relation de Protagoras avec la tradition semble double :
en tant que cette tradition est locale, civique, politique, elle n’est pas
estimée, mais en tant qu’elle est hellénique, elle cacherait depuis toujours ce
qui se montrerait clairement dans le discours de Protagoras.
Si on prend en compte que Protagoras mentionne aussi Orphée et Musée, la
« récupération » à laquelle il soumet le legs grec va bien au-delà de
l’héritage homérique puisqu’ Homère lui-même cite Orphée comme un des
initiateurs de la poésie. Mais la captation d’héritage à laquelle se livre
Protagoras ne perd-elle pas de sa crédibilité quand il s’annexe Iccos de
Tarente, athlète et entraîneur, et Hérodicos de Sélymbrie, autre maître de
gymnase que précisément Socrate dans La République critiquera
pour avoir inventé quelque chose comme « l’acharnement
thérapeutique » (« Quand il s’attachait ainsi à suivre la marche de
sa maladie, qui était mortelle, à la fois il était incapable, je crois, de se
guérir lui-même, et, passant son existence à se soigner, il vivait sans
s’occuper d’autre chose, exténué, s’il lui arrivait de sortir en rien de son
régime ; et il parvenait à la vieillesse, en employant sa science à mourir
difficilement » (III 406 b)) ? Ce même Hérodicos apparaissant au
début du Phèdre sous la forme plus modeste, mais aussi très
insignifiante, d’un défenseur de la marche (227 d).
Ce sont aussi les musiciens Agathoclès et Pythoclidès de Céos qui viennent
illustrer l’idée que les sophistes ont toujours eu besoin avant Protagoras de
« couvertures » pour professer. D’où l’identification dépréciative de
tous les savoirs et savoir-faire cités auparavant à des déguisements.
Si on ajoute que Protagoras oppose sa sophistique à celle des hommes qui, comme
Hippias, cultivent les sciences (« le calcul, l’astronomie, la géométrie,
la musique »), se dessine l’idée d’une hiérarchie des savoirs dominée par celui
qui permet à son propriétaire d’augmenter sa puissance. Dans La
République, Socrate fera au contraire de ces sciences
mathématico-démonstratives autant de moyens indispensables à l’acquisition de
l’excellence intellectuelle et plus largement humaine.
Reste à éclairer la raison du rejet par Protagoras des déguisements de la
sophistique ; elle est double : d’abord le masque est inefficace,
d’autre part il encourage les gens à blâmer les sophistes pour leur
hypocrisie.
La manière dont Protagoras se félicite de sa décision (« si bien que,
grâce à la Divinité cela va sans dire, je n’ai rien de sérieux à souffrir du
fait de reconnaître que je suis un sophiste. » 317 bc) est d’une ironie un
peu cruelle. Le lecteur de ce dialogue écrit entre 399 et 390 pouvait en effet
savoir qu’en 416, 17 ans avant la condamnation socratique, Protagoras fut jugé
à Athènes et par contumace condamné à mort, ses livres étant, semble-t-il,
brûlés.
La sophistique de Protagoras a beau différer de l’enquête socratique, elles
ont, l’une et l’autre, dérangé les Athéniens.