Protagoras (9): des sources de la moralité.
Par Philalèthe le lundi 24 septembre 2007, 15:23 - Protagoras - Lien permanent
Ayant déterminé la différence entre les compétences techniques et la
compétence politico-morale, Protagoras en cherche une nouvelle preuve dans les
conditions de distribution du blâme.
On blâme celui qui prétend disposer d’une compétence technique qu’en fait il ne
possède pas ; c’est son manque de sincérité qu’on condamne alors.
Un tel raisonnement laisse penser que, si un homme injuste reconnaît son
absence de justice, le blâme ne pourra concerner que son absence de justice et
non sa sincérité.
Pourtant Protagoras condamne comme fou l’aveu par l’injuste de son état. Ce qui
est objet de la condamnation ici est non l’injustice (il va de soi qu’elle est
condamnable) mais la reconnaissance publique de celle-ci. Mais pourquoi
donc ?
« Tout le monde, déclarent-ils, doit se déclarer juste, qu’il le soit ou qu’il ne le soit pas ; c’est être fou que de ne pas simuler la justice, pour cette raison, pensent-ils, qu’il n’y a personne qui n’en participe, sans quoi il n’appartiendrait pas à l’humanité. » (323 bc trad. Robin)
Ces lignes sont embarrassantes.
Protagoras semble recommander une attitude machiavélienne : il faut
prétendre avoir ce qu’on n’a pas quand les hommes s’accordent sur la
reconnaissance de l’universalité et de la valeur de la chose en question.
Or, de deux choses l’une : ou bien tous les hommes ont effectivement dans
leurs propriétés la justice et dans ce cas, l’injuste n’a pas à la simuler; ou
bien quelques hommes ne l' ont pas (ce que suggère 322 d où l’homme qui
« n’est pas capable de participer au sentiment de l’honneur et à celui du
droit » est comparé à une maladie de la cité) et dans ce cas la raison
donnée pour justifier la simulation est fausse.
En somme l’identité de l’homme injuste est floue: est-il un homme dénaturé ou
qui n’agit pas conformément à une de ses propriétés ?
L’anthropologie que nous a livrée Protagoras reste jusqu’à présent trop
indéterminée pour permettre de clarifier ce point. La suite du texte apportera
cependant une distinction éclairante.
Quoi qu’il en soit, Protagoras surprend encore davantage en se proposant
ensuite de défendre une thèse à première vue inverse de celle qu’il vient de
soutenir par la médiation du mythe : les qualités requises pour être un
bon citoyen s’apprennent.
L’argument pourrait être qualifié de « grammatical » : à la
différence des qualités comme l’aspect esthétique, la taille ou la force, dont
l’absence est objet de pitié, le défaut de qualités politico-morales est objet
de réprobation. Dans la même logique, Protagoras met en évidence la fonction
dissuasive du châtiment et ce qu’elle implique : la responsabilité
concernant les actes injustes (on notera qu’il juge que le châtiment a une
telle fin chez les hommes en général, à l’exception de ceux qui ne se
comportent pas comme des bêtes en se vengeant de manière irréfléchie : en
effet, Protagoras défend que l’anti-modèle est ici non les Barbares ou d’autres
Grecs que les Athéniens mais les animaux ; en ressort, contre tout
ethnocentrisme, l’idée que les Athéniens sont au fond des hommes comme les
autres).
Protagoras ne voit pas la contradiction qu’il y a à première vue à soutenir
à la fois sur le même point, après une thèse naturaliste, une thèse
culturaliste.
Mais y a-t-il en fin de compte contradiction ? Rien de moins sûr.
En effet, pour répondre à l’objection socratique selon laquelle l’échec des
hommes justes, tels Périclès, à transmettre leurs qualités à leurs fils prouve
que la justice ne s’enseigne pas, Protagoras fait une distinction entre la
prédisposition naturelle et l’aptitude qui nécessite certes une éducation mais
est conditionnée par la prédisposition en question (il en conclut que les
enfants en question ne sont pas aussi doués par nature que leurs pères).
On pourrait ainsi supprimer la contradiction : d’une part le mythe met en
évidence une prédisposition naturelle et humaine à la justice ; d’autre
part l’éducation est requise pour l’actualiser par l’exercice. Hermès aurait
donc distribué bel et bien à tous les hommes des qualités politico-morales mais
1) virtuelles et 2) à des degrés différents. Que l’actualisation de ces
qualités prenne du temps et demande une éducation continue, Protagoras le met
en évidence par le tableau précis des étapes de l’éducation en question :
viennent en premier lieu « sa nourrice, sa mère, son précepteur, son père
en personne » (325 c trad. Robin), puis le grammatiste qui lui apprend à
écrire et à lire, troisièmement le maître de cithare et enfin le maître de
gymnastique (on notera que comme Socrate dans La République,
Protagoras subordonne l’apprentissage de la poésie à la moralité – le critère
du bon poète est sa capacité par ses vers à développer la moralité du lecteur;
de même il assigne une fin éthique au développement des qualités physiques –
point que les cyniques reprendront -). Protagoras est sensible aussi au fait
que la moralité est transmise à travers les relations avec autrui mais en
dehors de tout enseignement explicite, ce qui peut expliquer selon lui
l’affirmation socratique selon laquelle il n’y a pas de maîtres ès
moralités :
« Si maintenant Socrate, tu fais le difficile, c’est que la moralité est enseignée par tout le monde, par chacun dans la mesure où il en est capable, et que tu n’en aperçois aucun maître ! C’est comme si, par exemple, tu cherchais quelqu’un pour nous apprendre à parler grec, tu n’en verrais non plus aucun maître ! » (327 e – 328 a).
Là non plus, pas de contradiction entre la thèse selon laquelle la moralité est enseignée « scolairement » et celle selon laquelle elle est enseignée indirectement par la vie en commun. Les deux transmissions sont complémentaires et Protagoras présente seulement son propre enseignement comme pouvant faire avancer en moralité les jeunes hommes qui l’écouteront.
Tout au long de cette description, Protagoras insiste sur la valeur de la correction dans l’apprentissage, le châtiment légal étant d’ailleurs identifié à une correction du même type que celle infligée par les maîtres, la mise à mort ou le bannissement devenant les ultimes recours face à des hommes insensibles aux corrections.
On reste tout de même face à une difficulté concernant le coupable « incurable » (325 b) : n’a-t-il aucune prédisposition à la justice ou bien à un degré si faible qu’aucun forme d’apprentissage ne peut être efficace ? C’est toute la question de l’humanité du criminel qui est ici en jeu.
Ceci dit, à bien lire le texte de Protagoras, il n’y a pas à choisir entre
la nature et la culture car celle-ci ne produit des changements en l’homme qu’à
partir de celle-là.
La nature, en tout cas, ne suffit pas à expliquer que les hommes soient justes.
Protagoras, se référant à une pièce comique de Phérécrate, intitulée
Les sauvages, imagine un état de nature (« des hommes
chez lesquels il n’existe ni éducation, ni tribunaux, ni lois, ni absolument
aucune contrainte par laquelle ils soient, en tout état de cause, contraints de
se soucier de moralité » 327 d) et affirme que les plus mauvais des hommes
civilisés sont encore préférables aux hommes à l’état de nature, ce qui semble
revenir à dire que ceux que Protagoras présentait plus haut comme une maladie
de la polis ont tout de même une méchanceté affaiblie par l’éducation, même si
cette dernière ne va pas jusqu’à en faire des hommes respectueux de la
justice.
Ajoutons que rétrospectivement la distinction don naturel / capacité acquise par l’éducation permet d’éclairer un peu le passage sur la folie de l’aveu par l’injuste de son injustice : ce dernier doit simuler non la disposition à être juste (il l’a bel et bien), mais le comportement juste (la raison de cette hypocrisie est sans doute dans le risque qu’il prend à se reconnaître publiquement comme n’ayant pas quelque chose 1) de proprement humain et 2) de dépendant de sa responsabilité).
Pour conclure, disons que si Léon Robin présentait ce discours inaugural comme étant peut-être un pastiche du style de Protagoras, j’ai plutôt essayé de le prendre au sérieux. En tout cas, Platon, en faisant parler Protagoras, ne l’a pas ridiculisé. Protagoras a l’art de concilier des thèses qui avec trop de systématisme pourraient s’exclure.
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