A propos de la réduction stoïcienne des choses à ce qu'elles sont vraiment.
Par Philalèthe le vendredi 9 novembre 2007, 15:29 - Stoïcisme - Lien permanent
Lisant Belle du seigneur (1968) d’Albert Cohen, je découvre une pensée du seigneur (Solal) relative à sa belle (Ariane) qui évoque indirectement le stoïcisme :
« Elle doit peser soixante kilos, et là-dessus quarante kilos d’eau, pensa-t-il. Je suis amoureux de quarante kilos d’eau, pensa-t-il » (p.484 Folio)
Cela me rappelle en effet une pensée de Marc-Aurèle :
« Oui, représente-toi bien dans ton imagination, à propos des mets et de tout ce qu’on mange, que c’est ici un cadavre de poisson, là un cadavre d’oiseau ou de porc, et d’autre part que le Falerne est du suc de raisin, la robe de pourpre des poils de brebis mouillés du sang d’un coquillage ; à propos de l’accouplement, un frottement de ventre et l’éjaculation d’un liquide gluant accompagnée d’un spasme » (Pensées VI 13 in Les Stoïciens La Pléiade)
Les deux passages supposent que la description vraie des choses et des êtres
consiste à les réduire à leurs caractéristiques physiques objectives. On peut
mettre en question ce réductionnisme physicaliste en se demandant si seuls des
jugements de ce type peuvent être qualifiés d’objectivement vrais ; or, il
me semble objectivement vrai que par exemple la robe de pourpre à laquelle se
réfère Marc-Aurèle est dans la culture à laquelle il appartient un vêtement
relatif à des fonctions sociales précises. On peut aussi se demander si
certaines phrases, formées par le réductionniste physicaliste dans le but
(illusoire ?) de calmer ses passions, sont sensées : certes, sous une
certaine description, Ariane est constituée de 40 kilos d’eau, mais « être
amoureux de 40 kilos d’eau » est-ce une expression intelligible ?
Certains jubileront de sa dimension démystificatrice ; mais je serais
plutôt enclin à la voir comme une sorte de chimère linguistique. Une chimère
est un animal imaginaire constitué de parties d’animaux différents (le sphynx,
le satyre etc) ; on pourrait alors appeler chimère linguistique une phrase
constituée de plusieurs jeux de langage différents : dans le cas de la
robe de pourpre, il s’agirait du jeu de langage de la politique et de celui de
la confection ; quant à la phrase de Solal, sur le modèle de celle de
Marc-Aurèle relative à l’accouplement, elle naîtrait de rencontre incongrue du
jeu de langage de l’amour et de celui de la biologie.
On pourrait bien sûr tout de même soutenir qu’une telle incongruité élargit
notre connaissance. En plus, chaque fois qu’on a fait une découverte
scientifique concernant un objet du monde ordinaire, n’a-t-on pas associé de
manière insolite (mais vraie) des prédicats incongrus à un sujet qui dans les
jeux de langage non scientifiques était caractérisé bien autrement ? La
table sur laquelle j’écris maintenant n’est-elle pas constituée essentiellement
de milliards de particules élémentaires tourbillonnant dans le vide ?
Certes mais serait-il sensé d’affirmer que lorsque j’ai acheté cette table,
j’ai acheté des milliards de particules élémentaires tourbillonnant dans le
vide ? Améliorerait-on un poème ou un roman contenant le mot
« soleil » chaque fois qu’on remplacerait le mot en question par la
définition physique de l’objet en question ?La pertinence d’un mot dans une
phrase ne vient pas tant du caractère objectif de la définition dont il est
porteur que de son adéquation par rapport aux intentions du locuteur. En somme,
dire qu’on aime 40 kilos d’eau, c’est peut-être moins dire la vérité de l’amour
que commencer d’aimer moins celle dont on parle...
Commentaires
Reconnaître que ce qui rend vrai un énoncé comme "cette table est lisse" est cette table. Cependant, cette table est aussi un amas de particules élémentaires.
Le réductionnisme se propose de réduire certaines entités de niveau supérieur à certaines autres appartenant à une théorie physique. Ce mouvement doit-il avoir un impact pour notre psychologie du sens commun ? Il est en effet absurde de dire que l'on aime 40 kilos d'eau, même si le vérifacteur pour un énoncé au sujet d'Ariane est 40 kgs d'eau plus quelques autres constituants physiques.
Bref, ce qui rend vrai un énoncé est une portion de réalité en vertu de laquelle cet énoncé est vrai. Parler d'Ariane ne peut pas être analysé comme on parle de particules d'eau et de quelques autres constituants physiques. Nous n'avons néanmoins pas besoin de penser que le vérifacteur pour Ariane soit quelque chose de plus que des particules d'eau et ces constituants physiques. Du fait que parler d'Ariane ne peut pas être extrait du langage de la physique ne doit pas donc pas non plus nous engager à penser que ce qui rend vrai les énoncés au sujet d'Ariane seraient autre chose que les particules d'eau et quelques autres constituants.
Les vérifacteurs pour nos énoncés ne nous contraignent pas à l'élimination de nos objets de taille moyenne. Les vérifacteurs sont une chose, la réduction inter-théorique et l'élimination d'entités douteuses en est une autre.
Si je vous comprends bien, le réductionnisme auquel vous vous référez ici revient à ne donner une réalité à un vérifacteur que s'il est analysable en termes physico-chimiques. Vous dites: certes il y a mille manières de qualifier Ariane mais elle est toujours 40 kgs d'eau.
Mais pensez-vous que si je dis: "Ariane est protestante" ou "Ariane prend plusieurs bains par jour", ces propositions sont tout aussi vraies que celles qui la qualifient au niveau de ses constituants physico-chimiques ? Je serai moi porté à répondre positivement car dans les deux cas, il y a conformité de la proposition avec la réalité et que je ne réduis pas la réalité à la réalité physique.
Et que pensez-vous des énoncés qui ne sont pas réductibles à des vérifacteurs physiquement identifiables, comme par exemple votre dernière phrase ? Est-ce une condition nécessaire de la vérité que le sujet de la proposition soit réductible à un vérifacteur identifiable physiquement ?
Cela ne revient-il pas à défendre une position physicaliste dure, en courant le risque d'une auto-réfutation dans la mesure où la position n'est pas formulable dans les termes de la théorie ?