« Une veine stoïcienne » bien peu stoïcienne.
Par Philalèthe le mardi 4 décembre 2007, 18:35 - Stoïcisme - Lien permanent
Dans Les causes et les raisons (1995), Ruwen Ogien écrit :
« Même si l’idée peut nous paraître saugrenue à première vue, nous n’excluons pas la possibilité que le verbe « choisir » s’applique à l’action révolue, accomplie, plutôt qu’à ce qui se passe avant l’action, comme lorsqu’on dit, dans une veine stoïcienne, que nous choisissons ce qui nous arrive, ce qui signifie tout simplement que nous acceptons d’en prendre la responsabilité. » (p.75)
Ces lignes me laissent dubitatif.
Pour une première raison : si quelque chose nous arrive, ce n’est pas nécessairement une action (par exemple je suis blessé par la chute d’une branche d’arbres) et si c’est une action, autrui en est l’agent (par exemple, autrui m’adresse la parole). Au sens strict, ce qui m’arrive est donc de mon point de vue une passion . L’opération évoquée par Ogien reviendrait donc à transformer après coup une passion en action : dans la première situation, on dirait « j’ai choisi d’être blessé par la branche » ; on remarque que cette redescription est fausse puisque je ne me suis pas placé intentionnellement sous la branche pour être blessé ; dans la deuxième situation, on dirait: « j’ai fait en sorte qu’autrui m’adresse la parole » ; peut-être mais reste que la responsabilité est relative à l’action de faire en sorte qu’autrui me parle et non à celle de parler (c’est bien autrui qui me parle même si j’ai agi pour qu’il parle).
Pour une deuxième raison qui à dire vrai motive à elle seule l'écriture de ce billet : je ne retrouve pas le stoïcisme dans l’idée que le stoïcien prend la responsabilité de ce qui lui arrive. Il me semble que dans cette philosophie il en va plutôt ainsi : il dépend de moi d’accepter ou non ce qui ne dépend pas de moi. Mais accepter ce qui ne dépend pas de moi ne veut pas dire le choisir. Le stoïcien a conscience que ce qui ne dépend pas de lui est de l’ordre du destin et il en est bel et bien affecté. En revanche ce qu’il choisit est de se représenter ce qui lui est arrivé comme étant conforme à la nature (à la raison, à Dieu : ce sont des synonymes). Il ne prend donc pas la responsabilité de ce qui ne dépend pas de lui (ce serait un manque de lucidité) mais celle de voir ce qui ne dépend pas de lui comme étant conforme à la nature. L’effet attendu d’une telle redescription est la tranquillité de l’âme dans la mesure où la positivité métaphysique de ce qui lui arrive, aussi négatif que cela soit pour lui en tant qu'individu singulier, le prive des raisons de se mettre en colère ou d’éprouver une quelconque passion. En fait le stoïcien ne transforme pas ce qui lui arrive en action personnelle mais en action divine (raisonnable, naturelle) ; une telle transformation ne supprime pas sa passivité mais les passions naissant d’une interprétation fausse de sa passivité.
Finalement l'idée évoquée par Ogien me paraît saugrenue même à deuxième vue !
Commentaires
Est-ce qu'Ogien ne projette pas sur les stoïciens une conception extensive de la responsabilité qui serait plutôt celle de Sartre?
Ceci dit je vous rejoins sur le caractère difficilement intelligible de l'idée en question.
Je comprends la première partie :
Le choix n’est qu’une permission. La liberté de choisir s’exerce lorsque les choix sont indifférents ou équivalents. Choisir correspond à ne pencher pour aucune proposition. La volonté commence par conséquent où la liberté s’arrête. Mais la volonté ne consiste qu’à se pencher du côté où l’on tombe, non à choisir...
On choisit a posteriori. Tout comme la conscience est une force d'autosuggestion. L'illusion d'un choix écarte l'idée que nous ne sommes en définitive que des pantins.
à Elias: votre référence à Sartre est intéressante. Tout dépend si "accepter d'en prendre la responsabilité" signifie "reconnaître présentement la responsabilité passée" (c'est alors l'attitude de celui qui n'est pas de mauvaise foi: il réalise qu'il est responsable de ce qui lui arrive cf Sartre: "Cette guerre est ma guerre etc") ou "se convertir présentement en agent de ce qu'on a pâti" (c'est cela qui n'est ni sartrien, ni stoïcien d'ailleurs et qui me paraît même inintelligible car je ne parviens pas à sortir de l'opposition responsabilité réelle hier donc réelle aujourd'hui / responsabilité irréelle aujourd'hui donc irréelle hier mais je n'exclus pas que je suis en train de manquer sur ce point d'imagination conceptuelle).
à Nicotinamide: il me semble que vous évoquez la liberté d'indifférence. Si je précise le concept dans sa version cartésienne (4ème Méditation métaphysique), , il n'équivaut pas à "permission" qui implique une relation avec les autres. Or, la liberté d'indifférence est une action de la volonté du sujet qui n'est ni causée ni conditionnée.
Ceci dit, je vois ce que vous voulez mettre à la place: un déterminisme qui fait du choix comme du non-choix une orientation déterminée, la possibilité du choix correspondant plus ou moins à un équilibre des forces.
Or, l'argument d'Ogien semble prendre au sérieux l'opposition liberté / contrainte.
A part cela, j'ai vraiment du mal à identifier tout choix à une rationalisation a posteriori. En tout cas cette manière de voir a un coût: elle ne permet plus de faire la distinction entre vouloir et croire vouloir, choisir et croire choisir. Elle n'est pas non plus conforme à l'expérience phénoménologique de la volonté: ce n'est pas du tout l'expérience d'un élan irrépressible qu'on interpréterait comme volonté parce qu'on serait victime d'une théorie fausse de la volonté; certes on peut faire cette expérience mais si on ne se ment pas à soi-même, on réalise alors qu'on s'est laissé entraîner. Vous me trouverez sans doute naïf de prendre au sérieux une expression comme "faire un effort de volonté". Je suis désolé de ne pas être plus nietzschéen !
Je vois plutôt la distinction entre "choisir" [quelque chose] et "décider" [entre deux choses].
"Choisir" ici est peut-être plus proche d'adopter --j'ai décidé d'adopter un enfant; on m'en présente un et je le 'choisis'; non pas dans le sens 'celui là ou un autre' mais plutôt "c'est bien lui, c'est bien mon enfant" (alors même que le "choix" serait entre celui-là ou rien).
Pour ma part , ce qui m'est venu à l'esprit en lisant ce plaidoyer , c'est l'absurdité de la vie exposée par Albert Camus. En effet , si pour lui la vie est absurde , l'homme ne doit cependant pas y mettre fin , mais doit plutôt se révolter contre cette absurdité .
C'est ce qui peut paraitre etonnant , de prendre le choix de se révolter contre quelque chose qui est propre à notre nature , et peut-être est-ce aussi le sens de ce texte, se revolter contre une certaine absurdité .
En parlant de choix , et en réutilisant l'exemple de la branche : Je n'ai pas choisi que la branche me blesse , mais en faisant le choix de vivre , je m'expose à être blessé et cela constitue en soi un choix puisque j'aurais très bien pu mettre fin à mes jours et ne pas être blessé par cette satanée branche
YGG:
Ce que vous dites de l'adoption qualifie moins l'adoption réelle qu'une adoption idéale; cela pourrait aussi caractériser la conception idéale, même si là aussi certains aimeraient bien, pour reprendre vos termes, "décider" du foetus !
Karim Tarzalt:
Où voyez-vous un plaidoyer ? Dans le texte d'Ogien ?
Votre référence à Camus est intéressante mais alors, si "choisir" s'applique dans ce contexte, cela exclut la révolte. "Il faut imaginer Sisyphe heureux", dernière phrase du "Mythe de Sisyphe" me semble aller dans ce sens.
Quant à votre dernier paragraphe, il a un ton sartrien, sauf que ce n'est pas seulement le choix de vivre qui cause ma blessure mais aussi celui de ce parcours particulier etc. Mais si tout ce qui nous arrive est choisi, que veut dire encore "choisir" ? Sartre flatte finalement notre narcissisme (l'homme est, à la différence des autres êtres, un être qui choisit) tout en enlevant à l'action de choisir la relation avec la volonté et la délibération qui en justifiait la valeur et le bénéfice narcissique !. En fait il y a comme deux volontés chez Sartre: l'une, superficielle, fonctionne par moments, l'autre, profonde, fonctionne toujours et commande la première. Dans le premier cas, "je veux et je sais que je veux", dans le deuxième "je veux et je ne sais pas que je veux". Pour éviter que cette volonté n'ait le statut de l'inconscient, il faut à vrai dire écrire une phrase passablement inintelligible: "Je veux et je ne sais pas que je veux tout en sachant que je veux".