Dans ses Carnets 1978, Albert Cohen présente une éthique dont il ne m’intéresse pas ici de montrer les sources philosophiques mais dont je me servirai pour faire concevoir, clairement et par radicale opposition, des éléments de l’éthique stoïcienne.

Par opposition à l’amour du prochain qu’il disqualifie radicalement (« Ô stérile amour qui au long de deux mille années n’a empêché ni les guerres ni leurs tueries, ni les bûchers de l’Inquisition, ni les pogromes, ni l’énorme assassinat allemand. »), Cohen prêche « la tendresse de pitié ».
Celle-ci, sans être identique à l’amour qu’on porte à nos proches, à nos amis, à nos amours, serait en fait la réalisation maximale de l’idéal chrétien d’amour du prochain si on songeait enfin à prendre l’expression au sérieux.

Cohen donne alors trois voies qui mènent à la tendresse de pitié. Or, ce sont précisément trois « anti-voies » du stoïcisme.

La première voie consiste en « l’identification à l’autre » qu’il illustre de manière paradoxale et provocatrice par l’exemple de lui-même, Albert Cohen, juif, s’identifiant à un des bourreaux de son peuple, Pierre Laval:

« Je l’imagine, je le connais et je deviens étrangement lui, pauvre méchant avide d’éphémère puissance. Oui, il a été chef de la milice et serviteur des nazis, oui, il a fait du mal à mes frères juifs, et il a fait peur à ma mère, et il a envoyé à la mort des enfants coupables d’être nés de mon peuple. Oui, au temps où il était puissant et malfaisant, il méritait la mort, une mort rapide et sans souffrance. Mais maintenant il est abandonné de tous et honni, il est dans une prison, et il a mal, il a mal dans l’asthme de sa poitrine et, en quelque singulière sorte, de ma poitrine. Il souffre et je le vois vaincu. Je vois son visage défait, son visage malade et avili d’homme perdu, et qui le sait. Je le connais, et je suis lui par l’étrangeté d’identification. Je suis lui, et il n’est plus un ancien ministre, mais un malheureux et moi-même, et soudain j’ai mal que le prisonnier Laval ait mal (…) Comment alors ne pas pardonner à ce malheureux soudain si proche, soudain mon semblable ? » (p.1189-90 La Pléiade)

Il y a ici un usage de l’imagination qui a un point commun avec celui que l’on peut faire dans la vengeance, la victime imaginant soigneusement la douleur du coupable. Mais l’usage est tourné vers une fin tout autre : se mettre à la place du coupable, ressentir de la pitié et pardonner alors le mal qu’il a fait.
C’est précisément par rapport à la valeur éthique de la pitié que la voie stoïcienne diverge : en effet, la pitié est dans le cadre du stoïcisme une passion inconciliable, comme n’importe quelle autre passion, avec la conception vraie de la réalité et partant avec la tranquillité de l’esprit, avec l’ataraxie. La pitié n’est rien de plus que la multiplication par deux de l’erreur initiale commise par l’homme qui fait pitié. Ce passage d’Epictète le met clairement en relief :

« Quand tu vois quelqu’un qui est dans la douleur verser des larmes parce que son fils s’est expatrié ou parce qu’il a lui-même perdu tous ses biens, fais bien attention de n’être pas toi-même entraîné par la représentation selon laquelle il serait plongé dans des maux extérieurs, mais tout de suite aie ceci présent à l’esprit : « Ce n’est pas ce qui arrive qui afflige cet homme (car d’autres ne s’affligeraient pas de pareil événement), mais le jugement qu’il porte sur les choses qui lui arrivent. ». Pourtant n’hésite pas, en paroles, à compatir avec lui, et même, éventuellement à l’accompagner dans ses plaintes. Mais toi, fais bien attention de ne pas gémir aussi intérieurement. » (Manuel 16 trad. Hadot p.173-74)

Compassion de facade opposée non à compassion vraie mais bien plutôt à compassion erronée et mauvaise. Il ne s'agit pas ici d'hypocrisie mais d'un effort, quand il n'est pas encore temps de relever l'autre par arguments rationnels et bien fondés, pour se comporter humainement tout en ne courant pas le risque de descendre soi-même au niveau de l'infra-humain. Une telle norme stoïcienne relative à la douleur d’autrui doit aussi bien sûr s’appliquer à soi-même: en divisant en deux le sujet unique et ruiné par la douleur que l’on menacerait d’être, d’une part le corps souffrant, aux plaintes mécaniques nécessairement causées, d’autre part l’esprit du souffrant, sans raison de se plaindre et donc sans jugements plaintifs.

« « J’ai mal à la tête », n’ajoute pas : « hélas ! » « J’ai mal à l’oreille », n’ajoute pas : « hélas ! ». Je ne dis pas qu’il ne t’est pas permis de gémir ; mais ne gémis pas intérieurement. » (Entretiens La Pléiade p.851-52)

Ce que Cohen prônait était l’identification du sujet individuel à un autre sujet individuel ; il s’agissait de s’efforcer à sortir de soi pour entrer dans la tête d’un autre. Si le stoïcisme refuse radicalement une telle forme d’altruisme, il en propose une autre basée sur une autre sorte d’identification : identifier l’individu singulier que j’ai en face de moi à l’espèce raisonnable à laquelle, comme moi, il appartient . Il ne s’agit pas de s’abaisser au niveau de la victime (qu’elle soit, comme Laval, coupable ou non), mais de hisser la victime (voire celui dont je suis victime) au plan élevé de la rationalité et désormais situer les échanges avec lui sur ce plan-là.