Pascal / Epictète
Par Philalèthe le dimanche 20 janvier 2008, 09:00 - Stoïcisme - Lien permanent
Pascal écrit:
“Quand on se porte bien, on admire comment on pourrait faire si on était malade ; quand on l’est, on prend médecine gaiment : le mal y résout. On n’a plus les passions et les désirs de divertissement et de promenades, que la santé donnait, et qui sont incompatibles avec les nécessités de la maladie. La nature donne alors des passions et des désirs conformes à l’état présent. Il n’y a que les craintes, que nous nous donnons nous-mêmes, et non pas la nature, qui nous troublent, parce qu’elles joignent à l’état où nous sommes les passions de l’état où nous ne sommes pas. » ( 109 Ed. Brunschvicg Hachette 1922 p.382-383)
Brunschvicg ajoute la note suivante : « Le Manuel d’Epictète contient cette maxime célèbre : « Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les opinions qu’ils ont sur les choses. » (V) »
A dire vrai, cette note ne me paraît pas pertinente. Epictète oppose la chose à ce que la passion nous fait voir d’elle, son but étant de développer la compréhension de la chose hors passion, si on peut dire. Pascal en revanche oppose deux sortes de passions, celles de la santé et celles de la maladie et affirme que les passions de la maladie, accordées à elle, la rendent vivable. La fin est de produire chez le lecteur non un mouvement de maîtrise de soi destiné à en finir avec les passions mais une prise de conscience de la variété des passions et de la fonction finalement psychologiquement salutaire de la variation passionnelle.
Commentaires
Entièrement d'accord avec vous. Le projet de maîtrise de soi stoïcien n'est pas du tout celui de Pascal qui, dans l' Entretien avec M. de Saci, insiste sur la "présomption" d'Epictète lorsque celui-ci affirme que les deux puissances de l'esprit et de la volonté "sont donc libres, et que c'est par elles que nous pouvons nous rendre parfaits".
Pour Pascal, il n'y a que des divertissements, c'est-à-dire des façons de se détourner de soi : le malade regarde vers la santé en prenant "médecine gaiement", la personne saine admire "comment on pourrait faire si on était malade".
La sortie du divertissement n'est pas possible. La foi chrétienne n'en est elle-même qu'une forme subtile : nous ne pouvons nous contenter de nous-mêmes, mais nous ne pouvons pas plus nous détourner complètement de nous-mêmes, il nous reste à nous tourner vers ce qui en nous est plus que nous : Jésus Christ, comme en atteste le Mystère de l'Eucharistie.
Ce "divertissement de foi" ne porte en lui-même aucune garantie ultime. Pour le justifier, il faut recourir à un raisonnement mathématique _détourné_, c'est-à-dire, comme nous l'avions vu, à un pseudo-raisonnement probabiliste, ou se _détourner vers ses effets_ : la foi en Dieu est peut-être fausse, mais "vous serez fidèle, honnête, humble, reconnaissant, etc."
Merci d’abord pour ce post.
Votre référence au “divertissement de foi” est originale mais pouvez-vous m’assurer qu’elle est pascalienne ?
Certes le fragment 443 (éd. Le Guern) pourrait venir à l’appui de votre thèse (« Sans examiner toutes les occupations particulières, il suffit de les comprendre sous le divertissement »). On inclurait alors dans toutes les occupations les occupations religieuses.
Cependant d’autres fragments suggèrent une distinction tranchée entre vie chrétienne et et divertissement. Je pense au 393 qui mentionne la possibilité d’une sortie en dehors du divertissement :
« La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement. Et cependant c’est la plus grande de nos misères. Car c’est cela qui nous empêche principalement de songer à nous, et qui nous fait perdre insensiblement. Sans cela nous serions dans l’ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d’en sortir, mais le divertissement nous amuse et nous fait arriver insensiblement à la mort. »
Je prends en compte aussi 127 qui souligne que la pensée de la royauté ne suffit pas à sauver le roi de la conscience de sa misère et qu’il lui faut aussi être diverti. Or, les dernières lignes font une distinction qu’il faut peut-être prendre au sérieux :
« Je ne parle point en tout cela des rois chrétiens comme chrétiens, mais seulement comme rois. »
En revanche Pascal dit explicitement que quand la philosophie prend comme objet le divertissement, il peut ne s’agir que d’une forme plus subtile et plus condamnable de divertissement :
« Et enfin les autres se tuent pour remarquer toutes ces choses, non point pour en devenir plus sages, mais seulement pour montrer qu’ils le savent. Et ceux-là sont les plus sots de la bande, puisqu’ils le sont avec connaissance, au lieu qu’on peut penser des autres qu’ils ne le seraient plus s’ils avaient cette connaissance » (126)
J’aimerais donc savoir sur quels autres textes vous vous appuyez pour produire le concept de « divertissement de foi ». Merci d'avance !