Sénèque (5): être pauvre, est-ce croire qu'on est pauvre ?
Par Philalèthe le dimanche 10 février 2008, 12:32 - Sénèque - Lien permanent
Les dernières lignes de la première lettre adressée par Sénèque à Lucilius
propose une définition psychologique – et non plus économique - de la
pauvreté : c’est l’incapacité de se contenter de ce qu’on a. On peut voir
cette ultime précision comme le deus ex machina sauvant la situation de celui
qui désespère de ne pas posséder grand-chose (qu’il s’agisse de temps ou de
quoi que ce soit d’autre).
Il est difficile d’affirmer que Sénèque s’identifie à cette situation mais les
lignes antérieures ne l’interdisent pas. Il a en tout cas conscience du
pis-aller que représente cette interprétation psychologique de la
pauvreté :
« Pour toi, je préfère que tu ménages ton avoir. Et tu commenceras en temps utile. Ainsi en jugeaient nos pères : « Tardive épargne quand le vin touche à la lie. » Ce qui séjourne au fond du vase, c’est très peu de chose et c’est le pire » (trad. Noblot)
Il ne faut pas prêter attention à cette référence au vin, c’est une
fantaisie d’Henri Noblot qu’Antoinette Novarra n’a pas jugée digne de retouche.
En réalité Sénèque écrit : « sera parsimonia in fundo est ». C’est
très elliptique et pas du tout métaphorique, on pourrait le rendre sèchement
par quelque chose comme « il est tard pour épargner quand on est au fond
». Même Félix Gaffiot dans son dictionnaire enjolive (« il n’est plus
temps d’économiser quand on est à fond de cale »).
Quoiqu’il en soit, cet avertissement pourrait servir à distinguer deux types de
conversions à la vie philosophique : l’une fondée sur une réserve de temps
appréciable, l’autre in extremis en somme. Il n’est pas dit que la deuxième
échoue. Il est juste suggéré ici que la transformation de soi est loin d’être
instantanée.
En tout cas la définition psychologique de la pauvreté revenant à dire que le
pauvre est celui qui ne se considère pas riche prend tout de même des allures
de cache-misère.
Commentaires
Il dit dans cette lettre : "je n’estime point pauvre l’homme qui, si peu qu’il lui demeure, est content." Comme vous l'avez écrit : "pauvreté : c’est l’incapacité de se contenter de ce qu’on a." ou "le pauvre est celui qui ne se considère pas riche." (à condition que se considérer riche puisse contenter.) Néanmoins il me semble que la richesse ne relève pas seulement d'un "moi j'suis content avec ce j'ai, que ferais-je d'un 4x4 en ville ?" mais aussi d'un contentement lié au mépris de la richesse : "tu vois la boule blanche que tu portes à l'annuaire là, eh bien c'est de la merde d'huitres."
Ainsi pour Sénèque, la pauvreté possède des agréments. Héritage de Démétrius, cynique illustre :
Démétrius, le meilleur des hommes, me suit partout, et je laisse de côté ces gens empourprés, pour causer avec cet homme demi-nu et l'admirer. Et pourquoi ne l'admirerais-je pas? je vois qu'il ne lui manque rien. On peut tout mépriser; mais posséder tout est impossible. La plus courte voie pour être riche, c'est le mépris de la richesse. Mais telle est la manière d'être de notre Démétrius, qu'il semble moins professer le mépris de la fortune, qu'en abandonner la possession aux autres.
Lettre 62
je prends encore Epicure pour mon trésorier: « Croyez-moi, dit-il, vos discours seront plus imposants, si vous les prononcez sur un grabat, et sous les haillons : en cet état, on fait plus que parler, on prouve. » Quant à moi, les paroles de notre Démétrius me font une bien autre impression, depuis que j'ai vu ce philosophe nu et couché sur un lit qui eût fait honte à de la litière ; ce n'est plus à mes yeux l'interprète, c'est le martyr de la vérité.
Lettre 20
A ce Demetrius si quelque dieu voulait livrer la possession de toutes nos propriétes, à la condition expresse qu'il ne pût donner à son gré, j'ose affirmer qu'il les rejetterait en disant : "Non, je ne me chargerai pas d'un fardeau si embarrassant, et je ne plongerai point un homme libre dans cette fange profonde. Pourquoi m'apporter les maux réunis de tous les peuples? Je n'accepterais pas même vos richesses avec la permission de les distribuer, parce que je vois bien des choses qu'il ne me convient pas de donner. Je veux embrasser d'un coup d'oeil ces objets qui éblouissent les yeux des peuples et des rois. Je veux voir les objets que vous achetez au prix de votre sang et de votre existence. Présentez-moi d'abord les dépouilles du luxe étalées méthodiquement, ou, ce qui vaut mieux, accumulées en masse, je vois l'écaille de la tortue artistement découpée en lames déliées ; je vois l'enveloppe des animaux les plus lents et les plus difformes achetée des sommes énormes, et cette bigarrure qu'on admire, imitée au naturel à l'aide de couleurs composées. Je vois plus loin des tables dont la valeur est estimée égale à la fortune d'un sénateur, et faites d'un bois d'autant plus précieux, que l'arbre, plus maltraité de la nature, s'est contourné en un plus grand nombre de noeuds. Je vois des vases de cristal, dont la fragilité augmente le prix car le péril, qui devrait mettre en fuite le plaisir, en est pour les insensés le principal assaisonnement. Je vois des vases murrhins: c'eût été, en effet, trop peu pour la fureur du luxe, si l'on ne se passait à la ronde dans d'immenses pierres précieuses les breuvages qu'on va bientôt vomir. Je vois des perles qui ne sont pas uniques pour chaque oreille; car déjà les oreilles sont accoutumées à porter des fardeaux. On les accouple deux à deux, et, par-dessus, on en met d'autres. Les hommes ne se croiraient pas assez asservis à la folie des femmes, s'ils ne suspendaient deux ou trois de leurs patrimoines à chaque oreille de leur maîtresse. Je vois des vêtements de soie, si l'on doit nommer vêtement ce qui ne protège ni le corps, ni la pudeur; des habillements avec lesquels une femme ne pourrait jurer qu'elle n'est pas nue. Voilà ce qu'on cherche à grand prix, ce qu'on va demander à des nations dont le commerce nous était inconnu, afin que, dans leur chambre à coucher, nos matrones ne puissent pas montrer à leurs amants plus qu'elles ne montrent au public" (…)
C'est pourquoi, lorsque l'empereur Caïus offrit à Démétrius deux cent mille sesterces, il les refusa en riant, ne pensant pas même qu'une pareille somme méritât qu'on se fit honneur du refus. Grand dieux! à quel bas prix on voulait honorer ou corrompre cette âme ! Rendons hommage à ce grand homme. Je l'entendis prononcer une belle parole, lorsque, étonné de la folie du prince, qui avait cru pouvoir le gagner à si bon marché, il dit: "Si l'empereur avait résolu de m'éprouver, ce n'eût pas été trop que l'offre de tout son empire".
Des bienfaits, VII