Sénèque (6) : de la valeur des déplacements.
Par Philalèthe le lundi 11 février 2008, 19:07 - Sénèque - Lien permanent
La disparition des lettres de Lucilius enlève bien sûr beaucoup de relief à cette correspondance et nous réduit à n' identifier ce dernier qu’à travers ce qu’en dit Sénèque…
Au début de la deuxième lettre, Sénèque nous apprend qu’il connaît celui à qui il s’adresse non seulement par les lettres mais aussi par ce qu’il en entend dire (« ex his quae audio »). En termes cinématographiques Lucilius acquiert ainsi une incontestable présence hors champ.
Sénèque commence par approuver Lucilius mais se met vite à le critiquer
longuement.
L’objet du consensus est le déplacement, celui du dissensus la lecture.
Concernant le déplacement, le texte de Sénèque commence par « non discurris nec locorum mutationibus inquietaris », que Novarra, suivant Noblot, traduit par : « tu ne cours pas le monde et, de déplacement en déplacement, tu n’entretiens pas en toi l’agitation ». Quant à moi, je proposerai : « tu ne cours pas de tout côté et tu n’es pas troublé par les changements de lieux ».
Puis Sénèque poursuit :
« Cette instabilité décèle une âme malade. Par contre, le premier indice d’une pensée en équilibre, c’est, à mon sens, de savoir se fixer et séjourner avec soi. » (trad. Noblot)
Je ne sais pas à qui remonte dans la philosophie antique cette critique du
déplacement. J’ai l’idée que Platon y joue un rôle par l’opposition que
certains dialogues construisent entre la figure des sophistes qui transportent
l’erreur de ville en ville et celle de Socrate qui se maintient chez lui au
plus près de la vérité. Je pense aussi au Criton où Socrate
donne ses raisons de préférer subir un châtiment injuste à Athènes plutôt que
choisir de s’exiler. Et pourtant l’allégorie de la caverne présente comme un
déplacement la conversion à la vérité du prisonnier.
Si le déplacement incessant est dénoncé, c'est pour l'idée qui va avec: que
l’on peut trouver ailleurs ce qu’on cherche, alors que Sénèque encourage à une
transformation de soi.
Il faut donc s’arrêter et ne pas se fuir. Bien sûr ces lignes évoquent Pascal :
« J’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre » (126 Ed. Le Guern)
Pouvoir ne pas se déplacer est la marque d’un esprit en ordre (mens
composita), écrit Sénèque, et Pascal suggère que le déplacement va avec le
malheur. Cependant les deux philosophes divergent, car Pascal attend de
l’absence de déplacement la naissance d’une réflexion sur soi douloureuse mais
fructueuse car finissant par mener au Bien, à Dieu. En somme si le déplacement
dans l’espace est condamné, c’est en tant qu’il détourne d’une relation avec
Dieu, être transcendant.
Sénèque, lui, en décourageant de prendre la route, n’invite pas à se mettre sur
le chemin qui conduit à un Dieu caché et éloigné.
Si Lucilius s’arrête et demeure avec lui-même ( « consistere et secum
morari »), ce n’est pas pour finalement sortir de soi en direction du Bien, de
Dieu. L’immobilité requise n’est pas la première condition d’un déplacement
mental. Lucilius devra trouver en lui-même tout ce dont il a besoin pour être
vraiment comblé.
Commentaires
Montaigne semble ne pas suivre les conseils de Sénèque. Les trois commerces ("je ne voyage jamais sans livre"), de la presomption ("je feuillette les livres, je ne les étudie pas"), des livres sont des essais où Montaigne se présente en papillon. Il lit trois lignes, change de livre, oublit l'auteur, s'arrête, tourne quelques pages, se concentre une minute, trouve une difficulté, rêve, enjambe quelques paragraphe, relit et passe encore à du nouveau. Néanmoins dans sa librairie, où il saute d'un livre à l'autre, des sentences courtes comme des serpents qui digèrent surplombent cette lecture nonchalente.
En ce qui concerne votre dernier paragraphe, Foucault a montré comment le pli chrétien a transformé l'examen de conscience en assujetissement
Merci de contribuer à clarifier quelque chose qui m'intéresse mais qui reste encore pour moi assez obscur: la relation de Montaigne avec Sénèque.
Quant à l'examen de conscience chrétien, quel hasard ! j'en parle demain dans un billet consacré aux jugements de Nietzsche sur Sénèque...
« C’est un autre Sénèque en nostre langue » Pasquier
Montaigne confesse adorer les Oeuvres morales de Plutarque et les lettres à Lucilius. Ces auteurs ont écrit à « pièces décousues ». La lecture et le parler décousu siéent à Montaigne. Voir II 10 p. 392 (pléiade 1962) ou II 17 p.621. Je lis celle-là : « Je n’ay dressé commerce avec aucun livre solide, sinon Plutarque et Seneque, où je puisse comme les danaïdes remplissant et versant sans cesse. » I 26 p. 144. L’influence de Sénèque est immense, l’influence de Sénèque est considérable, l’influence de Sénèque est ambiguë. Il prend sa défense (II 32 essais intitulé defence de Seneque et Plutarque). Il le cite partout, il cite son suicide II 35. Il saute de joie comme un chien galeux lorsqu’il découvre dans la bibliothèque du Vatican un manuscrit de Sénèque (p. 1221) Il l’approuve par exemple en considérant que l’on doit se placer sous la protection de la nécessité (Lettre 54, 107), que l’on se prête à autrui mais que l’on ne se donne qu’à soi-même ou que l’art d’écrire se pose dans la simplicité (lettre 100) etc etc... Montaigne suit la tradition antique reprise par Sénèque (Lettre 82) où la vieillesse achève les activités politiques par un retour à l’oisiveté et à la méditation. Un renoncement au monde (I 8 de l’oisiveté p. 33-34). Pourtant dans bien des cas, l’approbation ne correspond qu’à une incitation au dépassement ou à un rétrécissement. Montaigne admire la description psychologique des infirmités mais néglige les avertissements moraux et la rigueur douloureuse du directeur de conscience. La maladie morale à soigner selon Sénèque ne manifeste que la nature de l’humanité selon Montaigne. Le I 39 (de la solitude) reprend des arguments des lettres 28 et 69 sur le voyage et la dispersion de soi. Mais Montaigne les détourne. Il s’accorde avec le romain sur le retour à soi mais il s’avère en même temps être un amateur de voyage dont il défend la fécondité (III 9). Il montre que le voyage et la concentration de soi ne sont pas incompatibles. Je n’ai pas le loisir de multiplier les exemples c’est pourquoi je n’en prendrai qu’un de plus : la présence de la mort. Il admire ceux qui ont appris à mourir en s’ouvrant en plus des veines du poignet celles des cuisses. Au début du II 6 (chute de cheval), il s’appuie sur un exemple emprunté à Sénèque. Il loue Canius Julius, condamné à mort qui souffre à fond pour savoir que devient l’âme lorsqu’on la déloge. Pourtant son expérience anticipée de la mort, la chute, le détache et le ramène aux sentiments. Il ne s’agit plus de se contenir (Lettre 77). Montaigne se blottit dans sa souffrance, il cultive le courage d’avoir peur. Sa vision de la mort évolue au cours des essais. Merleau Ponty le souligne (Signes) : « Non, ce n’est pas la méditation de la mort qui surmonte la mort : les bons arguments sont « ceux qui font mourir un paysan aussi constamment qu’un philosophe » (Montaigne) et il se ramènent à un seul : nous sommes vivants, c’est ici que nous avons nos tâches. » D’un philosopher c’est apprendre à mourir (I 20), on passerait à un philosopher c’est apprendre à vivre…Sénèque sert une éthique de la résistante, Montaigne utilise ce point pour atteindre une éthique de l’impassibilité. Il lit Sénèque plus pour sa finesse psychologique, pour son talent à diagnostiquer les situations singulières de la vie quotidienne que pour les leçons de morale. Les insuffisances humaines que révèlent Sénèque sont pour l’un source de prescriptions et de recommandations salutaires, pour l’autre une manière d’être.
Merci pour ce post substantiel et très intéressant. J'en retiens particulièrement que Montaigne interprète comme humanité ce que Sénèque identifie à une maladie de l'âme et j'apprécie la belle formule: cultiver le courage d'avoir peur.