Sénèque (15): se débarrasser pour de bon de l'enfance.
Par Philalèthe le dimanche 30 mars 2008, 22:04 - Sénèque - Lien permanent
La quatrième lettre de Sénèque à Lucilius introduit l’action suivante :
jouir (frui) de son esprit (animus).
Une telle jouissance a une double dimension, statique et dynamique. Elle est
dynamique quand elle a lieu pendant le processus de transformation de soi,
auquel Sénèque appelle Lucilius; elle est statique quand elle se réalise une
fois le processus achevé.
Cette transformation est elle-même double : réformer (emendare: Spinoza
utilisera aussi emendatio pour désigner la réforme de l’entendement –
intellectus -) et mettre en ordre (componere).
La satisfaction qui est relative à une telle transformation est maximale quand
celle-ci est achevée. Il est même plus exact de dire qu’il s’agit d’un plaisir
tout autre (« alia tamen illa voluptas est… ») que celui qui est
pris à réformer son esprit. Il naît de la contemplation (contemplatio) de
l’esprit (mens cette fois et non plus animus – Noblot traduisant les deux mots
par âme) pur de toute tache et resplendissant (« mentis ab omni labe purae
et splendidae »).
Pour faire désirer à Lucilius un tel plaisir, Sénèque lui en rappelle un
autre : celui ressenti à substituer à la toge prétexte, propre aux
enfants, la toge virile.
Etrange réminiscence qui prend une satisfaction pour modèle au moment même où
elle la rabaisse ! En effet Sénèque oppose à la virilité sociale – à
laquelle on accède par une cérémonie publique – une virilité animique, si on
peut dire, - qu'on obtient par le renoncement à son esprit d’enfant. Alors ce
n’est plus le père qui fait passer l’enfant au statut de jeune adulte mais la
philosophie qui enregistre (transcribere - le verbe désigne une opération
administrative) l’homme social au nombre des hommes réels.
Ainsi Sénèque distingue deux enfances : la pueritia (la puericie, si on
ose reprendre un mot de l’ancien français) et la puerilitas (la puérilité). La
première a une définition strictement biologique et sociale (de l’âge où l’on
commence à parler à celui de 17 ans), la deuxième coexiste avec tout âge et
toute fonction sociale : elle est la présence dans l’esprit de l’adulte
d’un trait constitutif du puer : il s’effraie de peu.
Mais psychologiquement l’homme social n’est pas seulement un puer, c’est un
infans (l’enfant qui n’est pas encore en mesure de parler) s’effrayant de
rien.
Curieusement, s’il y a un progrès dans le passage du puer à l’infans ( au sens
où la crainte du puer a au moins un objet réel), le passage au vir n’est pas un
progrès supérieur ( au sens où le vir pourrait ne s’effrayer de choses
effectivement redoutables), mais la capitalisation des deux stades
antérieurs : en effet le vir conjugue les deux peurs, l’infondée et la
bien peu fondée. On peut donc voir comme une régression le passage à l’âge
adulte.
Ainsi la philosophie a comme fonction de faire passer l’homme imparfait tel que
l’a fait la nature au rang d’homme capable de dépasser réellement et pas
seulement biologico-socialement l’enfant qu’il était.
Descartes dans sa volonté de pousser le doute au-delà de ses manifestations spontanées s’inscrit dans cette volonté propre ici à Sénèque de liquider les restes de l’enfance présents dans la société des adultes tant qu’elle n’a pas été purifiée par la philosophie. Sous une autre forme, la psychanalyse a repris cette ambition.
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