Sénèque (20): par qui peut-on donc être tué ? (2)
Par Philalèthe le lundi 21 avril 2008, 19:11 - Sénèque - Lien permanent
Dans la lettre 47, Sénèque s’attachera à donner aux esclaves la même valeur
qu’aux maîtres mais dans cette argumentation destinée à préparer Lucilius à
l’imminence toujours possible de la mort, l’esclave est mis sur le même plan
que le bandit (latro) ou l’ennemi de guerre (hostis). Au bas de la hiérarchie,
degré zéro de la puissance sociale, ce n’importe qui (quisquis) représente
pourtant le même danger que le roi (rex), entendons largement par là quiconque
a momentanément dans la lutte politique la puissance maximale de
détruire.
Donc, en tant qu’il peut tuer son maître, l’esclave est l’égal du roi.
Ainsi le danger est-il partout, autant dans la vie publique que dans la vie
domestique.
Et Sénèque d’engager Lucilius à se rappeler (recognoscere) ces exempla, ces
faits divers exemplaires où les maîtres ont été assassinés par leurs esclaves.
Le vocabulaire de la guerre se marie alors à celui du foyer pour désigner ces
pièges domestiques (domesticae insidiae) dans lesquels tombent les
maîtres.
Mais, à la différence des puissants qui font tuer, l’esclave tue par lui-même,
cependant la spécificité dans la manière de procéder ne doit pas cacher ce qui
l'unit au roi: la colère (ira), l’esclavage psychologique.
Reste que l’esclave, parce que justement il ne dispose de personne pour
satisfaire sa passion, est le seul à manifester ce mépris de la vie qui lui
permet de courir le risque d’assassiner son maître. Bien sûr un tel mépris est,
disons, pathologique et ne ressemble qu’extérieurement à l’apathie stoïcienne
face à la mort, mais il donne tout de même à celui qui n'est tout de même qu'un
rien social ce détachement par rapport à la vie dont est bien incapable celui
qui doit à la fortune les sbires qui apaiseront son ire.
Qu’on n’en conclue pas pour autant que l’esclave, du fait qu’il se laisse
emporter, est condamné à l’impulsivité; en effet Sénèque présente deux figures
de l’agression qui peut aussi bien se réaliser sous une forme dissimulée (dolo)
que sous celle manifeste du déchaînement violent (aperta vi): la tactique n'est
donc pas le privilège des généraux.
Si l’on se rappelle maintenant que dans les premières lignes de cette lettre,
Sénèque évoquait l’esclave qui se jetait dans le vide pour échapper aux
remontrances de son maître, on réalise que l’esclavage est présenté comme une
source de violence, qu’elle soit dirigée contre soi-même ou contre autrui.
Certes dans la lettre 47, Sénèque ne condamne pas l’institution de l’esclave
mais ici à travers ces exempla, il en montre crûment la négativité (on pourra
toujours lui reprocher d’avoir pensé cette négativité comme quelque chose non
pas d’intrinsèque à l’institution mais finalement de contingent).
Visiblement Sénèque attend de cette mise en évidence de la virtuelle
dangerosité de l’esclave un autre bénéfice que celui de renforcer la conscience
du risque omniprésent de perdre la vie. D’être ravalé au niveau de l’esclave,
le puissant perd ce qu’on était porté (par l’imagination, dirait Pascal) à lui
accorder : une certaine supériorité dans le mal. Ainsi Sénèque fait d’une
pierre deux coups : il perce à jour et la mort et les baudruches
sociales.
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