D'où vient la sociologie ? Quand la critique chrétienne du formalisme juif se combine à une explication génétique.
Par Philalèthe le dimanche 16 novembre 2008, 22:59 - Digressions - Lien permanent
Freud craignait que la psychanalyse ne pâtit de l’origine juive de son fondateur, mais, à ma connaissance, il n’a pas vu dans le judaïsme une source de la psychanalyse. Etienne Gilson, lui, en 1960, dans Le philosophe et la théologie, fait de la sociologie en un certain sens une science d'origine juive; en effet la judéité de son fondateur n’est pas vue par lui comme contingente :
« Il est dommage que Durkheim n’ait pas fait de sa propre sociologie
l’objet d’une enquête , car si la doctrine est vraie, elle-même doit être un
fait sociologique. Un peu de réflexion suffit d’ailleurs pour en discerner
l’origine et l’esprit. La doctrine de Durkheim est la sociologie du
Lévitique : « Tu n’accoupleras pas dans ton bétail deux
bêtes d’espèces différentes, tu ne sèmeras pas dans ton champ deux espèces
différentes de graines, tu ne porteras pas sur toi un vêtement de deux espèces
de tissu » (Lév,,19,19). Ainsi, pas de tricot laine et coton ni
de tissu laine et soie. Pourquoi ? On ne sait pas, on sait seulement que
c’est défendu. « Vous n’arrondirez pas le bord de votre chevelure et tu ne
couperas pas le bord de ta barbe » ; la raison est la même :
« Je suis Yahvé » (Lév, 19, 27). Reconnaissons qu’elle
suffit, mais observons aussi qu’un homme élevé dans une religion où
prescriptions, interdits, sanctions jouent manifestement un rôle prépondérant,
inclinera naturellement à concevoir le social comme un système de contraintes
imposées du dehors et acceptées comme telles. Il est sans importance réelle
qu’elles puissent parfois se justifier aux yeux de la raison, car si elles ne
le peuvent, leur autorité n’en est pas amoindrie. « Tu ne mangeras pas le
griffon, le gypaète ni l’orfraie » (Lév., 12, 13) ; donc, on
ne mangera pas ces oiseaux impurs à peine de contracter leur impureté et
d’avoir à imposer une purification. C’est tout.
Il n’y a pas ombre de critique dans ces remarques. Une métaphysique de l’être
n’en est pas moins vraie pour se réclamer de l’Exode ; pourquoi une
sociologie ne s’inspirerait-elle pas du Lévitique ? Nous disons
seulement qu’un juif élevé dans la foi de ses pères ne peut ignorer les
contraintes de la Loi, le poids dont les observances pèsent sur sa vie comme
sur celle des siens. Tous les faits sociaux ne sont pas inscrits au
Lévitique, mais les préceptes, commandements ou interdictions du
Lévitique sont assurément des faits sociaux. On comprend donc aisément
qu’un philosophe s’interrogeant sur la nature du social ait été frappé d’abord
par le caractère contraignant de la Loi que lui-même a longtemps subie et que
d’autres subissaient peut-être encore autour de lui. Rien de tout ceci n’est
objet de démonstration, mais il est intéressant de noter que le prophète de la
sociologie durkheimienne, Marcel Mauss, appartenait à la même famille ethnique
que le fondateur de l’école. » (p.32-34 éd. Arthème Fayard)