Sénèque (38): espace intérieur, espace privé, espace public.
Par Philalèthe le vendredi 16 janvier 2009, 14:50 - Sénèque - Lien permanent
Sénèque poursuit ainsi la septième lettre qu’il écrit à Lucilius :
« Recede in te ipse, quantum potes ; cum his versare qui te meliorem facturi sunt, illos admitte quos tu potes facere meliores : mutuo ista fiunt, et homines, dum docent, discunt. Non est quod te gloria publicandi ingenii producat in medium, ut recitare istis velis aut disputare ; quod facere te vellem, si haberes isti populo idoneam mercem : nemo est, qui intellegere possit. Aliquis fortasse unus au alter incidet, et hic ipse formandus tibi erit instituendusque ad intellectum tui. « Cui ergo ista didici ? » Non est quod timeas, ne operam perdideris, si tibi didicisti. »
Je traduirai ainsi :
" Retire-toi en toi-même autant que tu peux ; vis avec ceux qui te rendront meilleur, laisse venir à toi ceux que tu peux rendre meilleurs : ces choses-là se produisent réciproquement et les hommes, qui enseignent, apprennent. Il n’y a pas lieu que la gloire de rendre public ton talent t’expose aux yeux de tous, que devant ces gens-là tu veuilles faire une lecture ou disserter ; je te laisserais si tu avais pour ce peuple un apport qui lui convient ; mais il n’y a personne qui puisse te comprendre. Il se pourrait que se présentent un ou deux que tu devras alors former et adapter à ton intelligence. « Pour qui ai-je donc appris ces choses ? » Il n’y a pas lieu de craindre d’avoir perdu ta peine, si tu as appris pour toi."
Sénèque refuse ici autant la transmission de savoir inventée par les
Sophistes ( donner des conférences publiques) que celle représentée par le
Socrate platonicien (parler dans la rue avec autrui au hasard des rencontres ).
Bien qu’ opposés les uns aux autres, Socrate et Sophistes s’accordaient en
effet sur une norme : il faut sortir de chez soi pour entrer en contact
avec les autres.
Or, pour Sénèque, il ne s’agit en aucune manière d’aller vers les autres en vue
de leur enseigner quoi que ce soit même si dans la lettre 4 Sénèque a affirmé
qu'il aimait apprendre pour enseigner (" in hoc aliquid gaudeo discere, ut
doceam "); la raison donnée est la distance entre le philosophe et le
peuple (il s’agit d’une distance mentale, intellectuelle car la lettre 5 a
clairement mis en garde Lucilius contre toute volonté de manifester socialement
à l’image du cynique, c’est-à-dire par un écart extrême de comportements, cette
distance spirituelle). Vouloir briller aux yeux du public, ce serait donc avant
même de faire preuve de vanité se tromper en n’estimant pas à sa juste mesure
la séparation intellectuelle entre le philosophe et le peuple (populus
ici).
Comme une armée qui renonce à conquérir, Lucilius doit donc faire retraite, se
retirer (recedere). Le lieu de la retraite n’est pas géographique,
spatial mais immatériel et psychologique : c’est ego ipse,
moi-même. Cependant la lettre 4 a déjà fait comprendre que ce refuge intérieur
n’est pas une donnée mais le produit d’un travail de soi sur soi. Le soi est
construit, ce qui coûte des efforts.
Néanmoins il n'y a pas lieu de parler d' un enfermement en soi car le
philosophe doit assez sortir de soi pour donner une place à deux sortes de
fréquentation, partageant la même finalité didactique : apprendre
(discere) des autres et apprendre (docere) aux autres. Ici
Sénèque semble distinguer entre ceux avec qui on vit (versari) et ceux
auxquels on permet l’accès à soi (admittere) : le disciple vient
donc au maître, ce n’est pas ce dernier qui part à la conquête des disciples.
Le crible qui laisse passer ceux qui auront accès à lui est sélectif : un
ou deux (unus et alter) candidats et, même filtrés ainsi , ces happy
few ne sont qu’une matière brute à laquelle il faut donner la forme
(formare) de l’intelligence du maître.
Sénèque place alors dans la bouche de Lucilius l’expression d’une
déception : si les disciples virtuels sont si rares, pourquoi donc
apprendre soi-même ? Le rappel de Sénèque est clair : la fin première
de l’instruction est la modification de soi. D’ailleurs la transmission à
autrui de sa propre instruction n’est que renforcement du perfectionnement de
soi.
Ce court passage disqualifie clairement le public et la publicité au profit de deux espaces privés : celui métaphorique de son propre esprit et celui réel qui sépare le philosophe de ce qu’il était - représenté par la figure de l’apprenti - et de ce qu’il sera à travers cette fois la figure du plus avancé que soi. L’espace public est le lieu de la dégradation de soi.
Commentaires
Avant tout, merci pour cette belle analyse.
“homines, dum docent, discunt” : je suis, en tant que professeur, convaincu par cette affirmation, mais j'aimerais être sûr de bien comprendre le sens précis que lui donne Sénèque.
Vous écrivez que ”la transmission à autrui de sa propre instruction n’est que renforcement du perfectionnement de soi“. J'aimerais savoir en quel sens il faut comprendre ici cette idée de perfectionnement de soi. S'agit-il d'un perfectionnement cognitif ou d'un perfectionnement éthique ? Dans un cas, je développe, en enseignant, mon niveau de connaissance. Dans l'autre cas, l'acte d'enseigner est l'occasion de cultiver certaines vertus.
Si le perfectionnement en question est d'ordre cognitif, on peut distinguer un développement de type quantitatif ou extensif et un développement de type qualitatif ou intensif. Sénèque affirme-t-il que l'individu qui enseigne apprend de nouveaux savoirs, ou bien affirme-t-il qu'il parvient à une meilleure compréhension de ce qu'il sait déjà ?
Dans le cadre d'un échange de savoirs, il y a relation d'enseignement réciproque, et celui qui enseigne apprend également, en un sens extensif : il apprend de nouvelles connaissances. De même, un cours n'est pas une simple transmission de ce que l'on sait déjà, il suppose un travail de préparation, au cours duquel il y a bien souvent apprentissage de nouvelles connaissances. Je ne crois pas toutefois que Sénèque fasse référence à cela. Je n'ai que des rudiments de latin, mais ne peut-on pas dire que l'usage du “dum” implique que l'on se focalise sur l'acte d'enseigner au même même où il s'effectue ? “homines, dum docent, discunt” signifierait ainsi que les hommes qui enseignent, apprennent — pendant qu'ils enseignent, et non pas avant (en préparant leurs cours), ou après (dans l'attente d'un échange de savoirs).
Il me semble du coup, que l'hypothèse d'un développement de type quantitatif ou extensif n'a pas de sens ici. Sénèque n'affirme pas que l'individu qui enseigne apprend de nouveaux savoirs. Il affirme plutôt à mon avis que l'acte d'enseigner conduit à mieux comprendre ce que l'on sait déjà. Cette interprétation est plus adéquate pour deux raisons. Tout d'abord, la distinction de degrés dans la connaissance fait partie du stoïcisme, dès Zénon. L'image utilisée par Zénon pour représenter les différents niveaux de connaissance est remarquable : 1/ la main ouverte représente l'impression, 2/ les doigts qui se referment un peu, l'assentiment, 3/ les doigts serrés et le poing fermé, la cognition, 4/ la main gauche qui tient fermement le poing droit, le savoir scientifique (Long & Sedley, II, 41, A = Cicéron, Académiques, II, 145 = SVF I, 66). Il est donc tout à fait légitime de penser que Sénèque fait référence à cette idée d'un perfectionnement de son propre savoir. D'autant plus que ce perfectionnement de type qualitatif ou intensif peut avoir lieu au moment même où l'acte d'enseigner s'effectue. En effet, l'individu qui enseigne va rencontrer des résistances en cherchant à communiquer son savoir, il sera forcé de clarifier ce qu'il affirme, de mieux défendre ses thèses, de répondre précisément aux objections, d'expliquer où il veut en venir. Le savoir enseigné devient alors plus ferme et on pourrait faire l'hypothèse que ce perfectionnement cognitif relève d'un passage des doigts serrés et du poing fermé à la main gauche qui tient fermement le poing droit. L'individu qui enseigne a déjà un savoir, une connaissance (troisième stade : cognition). L'acte d'enseigner permet de rendre ce savoir plus ferme et plus résistant aux objections (quatrième stade : savoir scientifique). Pensez-vous que cette hypothèse est légitime ? Y a-t-il dans l'œuvre de Sénèque des traces ou des passages explicites sur cette distinction des degrés de connaissance ?
Peut-on enfin aussi envisager le perfectionnement de soi lié à l'acte d'enseigner en un sens éthique ? Enseigner suppose effectivement l'exercice de certaines vertus : la patience, l'attention, la résolution à faire comprendre… Sénèque estime-t-il que l'individu qui enseigne apprend, au sens où il apprend à cultiver certaines vertus ? Cela me semble tout à fait possible dans la mesure où la question des vertus fait partie du stoïcisme, mais il faudrait alors préciser à quelles vertus Sénèque peut faire référence. Qu'en pensez-vous ? L'usage du verbe “disco” exclut-il ce type d'apprentissage ?
Merci d’abord pour votre post.
Ensuite, et sans guère de doute, il s'agit d'un perfectionnement éthique par la médiation d’un perfectionnement cognitif de type qualititatif, pour reprendre vos concepts.
Foucault l’a très clairement articulé, par exemple dans L'écriture de soi en 1983 (Dits et écrits tome IV). On y lit entre autres p.424:
" La lettre qu'on envoie pour aider son correspondant - le conseiller, l'exhorter, l'admonester, le consoler- constitue pour le scripteur une manière d'entraînement: un peu comme les soldats en temps de paix s'exercent au maniement des armes, les avis qu'on donne aux autres dans l'urgence de leur situation sont une façon de se préparer soi-même à une semblable éventualité."
En revanche je n'ai pas pour l'instant en mémoire des textes de Sénèque allant dans le sens de la progression déterminée par Zénon. Cependant un texte des Bienfaits se réfère aussi en un sens aux mains, le voici:
" Ma foi, si tu me demandes mon avis, il n'est pas à mon sens d’une extrême importance, lorsqu’on a exposé les principes directeurs de la conduite, de procéder à l’examen des autres questions, imaginées non pour guérir l’âme (remedium animi), mais pour exercer l’esprit (exercitationem ingenii). Car suivant la belle réflexion, familière à Démétrius le cynique – grande figure à mon avis, même comparée aux plus grandes – il y a plus de profit à posséder un petit nombre de préceptes philosophiques, à condition de les avoir à portée de la main, qu’à en avoir reçu un grand nombre si on ne les a sous la main (ad manum). « Le grand lutteur n’est pas, dit-il, celui qui connaît à fond toutes les figures et toutes les prises, dont on n’use guère sur le terrain, mais celui qui s’est bien et consciencieusement entraîné à une ou deux d’entre elles et en guette l’emploi attentivement, car la quantité des choses qu’il sait n’est pas ce qui importe, s’il en sait assez pour vaincre ; ainsi dans l’étude qui nous occupe, il y a quantité de notions amusantes, un petit nombre de décisives (in hoc studio multa delectant, pauca vincunt) »
Après avoir résumé les règles de vie de Démétrius, Sénèque conclut en se référant une fois de plus à la main :
« Voilà les principes que notre cher Démétrius veut que nous tenions à deux mains (haec Demetrius noster utraque manu tenere proficientem jubet) lorsque nous sommes en voie de progrès. Voilà ceux dont il ne faut en nulle occasion nous départir, mais qu’il faut au contraire graver en nous et identifier à notre substance (immo affigere et partum sui facere) et arriver par une méditation quotidienne, à nous rendre naturellement familiers et bienfaisants, prêts à répondre en tout lieu au premier appel de l’âme, de sorte que sans délai se présente à nous la grande distinction entre le mal et le bien » (éd Laffont, trad. Préchac-Veyne p. 561-562)
Foucault commente et contextualise ce passage p.480 de L’herméneutique du sujet ou p-360-361 du tome IV des Dits et écrits ; plus généralement je vous recommande sur ce sujet qui vous intéresse le cours du 17-02-83, surtout la 2ème heure.
Je ne dirais pas pour autant qu’à chaque fois que le professeur stoïcien enseigne, il progresse dans la compréhension du sens de ce qu’il enseigne ; il progresse dans la transformation d’une norme théorique en raison réelle d’agir, en motif authentique et spontané de la volonté.
Il ne me semble pas non plus que la progression se fait par des résistances inhérentes à l’acte pédagogique, je crois plutôt que le disciple doit en un premier temps écouter et offrir une oreille en un sens passive à la transmission qui vient du maître (l’idée que la pensée du maître s’améliore par les objections – ce que Kant appelle dans l’Anthropologie, je crois, « le frottement des esprits »- ne me paraît pas confirmée par les textes mais je me trompe peut-être…)
Pour clarifier discere, je vous renvoie au moins à la lettre 88 consacrée aux arts libéraux et à la lettre 69 où Sénèque conseille à Lucilius de dediscere, désapprendre. Il semble que discere n'exclue pas l'amélioration morale mais ne l'implique pas non plus: tout dépend du contenu de l'enseignement et des intentions de l'enseignant. Mais tout ceci serait à travailler bien plus finement...
En termes wittgensteiniens, on pourrait peut-être dire que ce que Sénèque attend de l'enseignement de sa doctrine, c'est la transformation d'une sagesse en passion.