Retour à Anaximandre: le géocentrisme comme progression de la pensée et aussi de la société !
Par Philalèthe le mercredi 28 janvier 2009, 15:50 - Milésiens - Lien permanent
J'ai consacré en septembre 2005 quelques billets à
Anaximandre mais je n'avais pas encore lu à l'époque un article que Jean-Pierre
Vernant lui a consacré (Structure géométrique et notions politiques
dans la cosmologie d'Anaximandre 1968). Il me semble important
désormais d'y revenir.
La thèse de Vernant, déjà esquissée dans Géométrie et astronomie sphérique dans la première cosmologie grecque (1963), soutient que la cosmologie d'Anaximandre est conceptualisée à partir des représentations inhérentes à la Cité et à la naissance du politique:
" Centralité, similitude, absence de domination: non seulement nous retrouvons ces termes dans la cosmologie d'Anaximandre, mais ils s'y révèlent liés les uns aux autres comme ils l'étaient dans la pensée politique. La conception nouvelle du monde, dans son géométrisme, paraît donc s'être modelée sur l'image que la cité présentait d'elle-même, à travers un vocabulaire politique qui exprimait ce que les institutions civiques comportent, aux yeux des Grecs, d'original par rapport aux états soumis à une autorité de type monarchique" (Oeuvres I Opus Seuil p. 438)
Vernant développe particulièrement l'analogie entre la Terre et l'agora (l'espace du milieu, central, commun, public par opposition à ce qui est particulier, privé). Comme l'agora se trouve au centre de la Cité, la Terre se trouve au centre du monde. Le lecteur pressé aura l'impression de retrouver pour la millième fois de vieilles sornettes. Mais il n'en est rien car, en s'interrogeant sur les causes d'une telle position de la Terre, Vernant met en évidence l'innovation que représente une telle cosmologie autant par rapport aux classiques de la mythologie qu'aux autres philosophes présocratiques:
" Charles H.Kahn a groupé et discuté les doxographies de façon, selon nous, pertinente. Il a bien montré aussi ce que la cosmologie d'Anaximandre, par son caractère géométrique, comporte de radicalement nouveau non seulement par rapport aux représentations archaïques de l'univers, qu'on trouve chez Homère ou Hésiode, mais aussi par rapport aux théories de Thalès et d'Anaximène. Selon Anaximandre, si la terre demeure immobile, cela tient exclusivement à la place qu'elle occupe dans le cosmos. Située au centre de l'univers, à égale distance de tous les points qui forment les extrémités du monde, il n'y a aucune raison qu'elle aille d'un côté plutôt que d'un autre. La stabilité de la terre s'explique par les pures propriétés géométriques de l'espace." (ibid. )
Ce qui m'intéresse dans tout cela: faire voir ce géocentrisme géométrique comme un progrès de la pensée cosmologique en relation lui-même avec un progrès dans l'organisation des rapports civiques et détacher ainsi l'appréciation qu'on en a des idées apportées par exemple par Freud dans Une difficulté de la psychanalyse (1917), ces dernières entraînant à identifier le géocentrisme exclusivement à une illusion narcissique, comme le créationnisme ou le conscientialisme.
En somme Jean-Pierre Vernant a introduit de l'historique et du social dans une représentation de l'univers qu'on pourrait être porté à identifier à un indice de la nature humaine.
Commentaires
"... détacher ainsi l'appréciation qu'on en a des idées apportées par exemple par Freud dans Une difficulté de la psychanalyse (1917), ces dernières entraînant à identifier le géocentrisme exclusivement à une illusion narcissique, comme le créationnisme ou le conscientialisme"
En prenant les choses par l'autre bout, il ne me semble pas que la résistance à l'héliocentrisme s'explique par la blessure narcissique qu'aurait représentée cette théorie.
Je crois me souvenir qu'on trouve dans un texte de Galilée une rhétorique inverse de celle de Freud : en faisant de la terre un astre on lui donne une dignité qu'elle n'avait pas dans la cosmologie aristotélicienne (inversement les planètes n'ont pas l'incorruptibilité prêtée au monde supralunaire). Huygens a une formule dans le même esprit : "In coelo sumus"
Si vous trouvez les deux sources des références que vous faites à Galilée et à Huygens, je suis preneur ! Merci en tout cas pour ces précisions intéressantes.
Dans son Anaximandre (1991), Marcel Conche s'est opposé au "modèle géométrique" (p.213-15) : "Par quel mystère la stabilité d'un corps situé au centre serait-elle fondée sur la définition géométrique du centre? Si telle avait été la pensée d'Anaximandre, Aristote aurait eu raison de lui objecter que, "d'après cette argumentation, toute chose qu'on place au centre devrait y demeurer" (De Caelo, 295 b 16-18). Le feu, placé au centre, n'en bougerait pas."
Je ne suis pas assez éclairé pour prendre position sur la question que vous soulevez. Il n'en reste pas moins que Hippolyte au 3ème siècle ap. JC écrit dans ses Réfutations de toutes les hérésies I 6:
" Anaximandre disait encore que la Terre est en suspens hors de toute contrainte externe mais immobile à cause de son égal éloignement de toutes choses" (Les Présocratiques La Pléiade p. 29).
Quant à Aristote, si vous citez le Traité du Ciel, il ne faut pas oublier le passage décisif suivant:
" Certains disent que la Terre demeure en repos du fait de son équilibre, ainsi que parmi les anciens le dit Anaximandre. Ce qui en effet est établi au centre et dont l'équilibre est réalisé par rapport aux extrémités, ne saurait se mouvoir davantage vers le haut, vers le bas ou vers les côtés; et comme il est impossible que le mouvement se produise en même temps dans des directions contraires, il s'ensuit que la Terre demeure nécessairement en repos." (II XIII 295 b 10 ibidem p 36)
Ceci dit, il est clair que l'interprétation de Vernant privilégie de toutes les sources disponibles certaines d'entre elles. C'est sur la question de la hiérarchisation de ces sources que je ne suis pas en mesure de prendre position.