Ce que pense Dawkins des remarques "grammaticales" qu'un esprit, se désignant sans doute abusivement du nom de wittgensteinien, pourrait adresser à sa notion de gène égoïste.
Par Philalèthe le jeudi 29 janvier 2009, 23:32 - Wittgenstein - Lien permanent
Le 11 Juin 2008 j'ai évoqué une critique faite par Dennett à Philosophical foundations of neuroscience (2003) de Backer et Benett, livre qui par son souci de clarification grammaticale et par le premier de ses deux auteurs se situe dans une certaine filiation wittgensteinienne. Or, lisant Le gène égoïste (1976) de Dawkins, je trouve cette note ajoutée en 89 lors de la seconde édition:
" Cette manière stratégique de parler des plantes, des animaux ou d'un gène comme s'il s'agissait de quelque chose qui mettrait consciemment au point la meilleure façon d'augmenter ses chances de succès - par exemple décrire "les mâles comme de gros joueurs et les femelles comme des investisseurs prudents" - est devenue un lieu commun chez les biologistes. Il s'agit d'un langage inoffensif, sauf à tomber entre les mains de personnes qui ne possèdent pas les connaissances nécessaires pour les décrypter. Ou ayant un savoir trop étendu et, par conséquent, le comprenant mal. Je ne peux, par exemple, trouver aucun autre moyen pour expliquer un article critiquant Le Gène égoïste dans le journal Philosophy. Ecrit par une dénommée Mary Midgley, la première phrase de cet article est le type même de ce dont je viens de parler: " Les gènes ne peuvent pas plus être égoïstes que les atomes jaloux, les éléphants abstraits ou les biscuits téléologiques." Dans "In Defense of Selfish Genes" que j'ai publié dans un autre numéro du même journal, j'ai fait une réponse complète à cet article, par ailleurs très excessif et méchant... Il semble que certaines personnes jouissant d'une éducation philosophique trop importante ne puissent pas résister à la tentation de farfouiller dans leur arsenal universitaire, qui ne leur est malheureusement d'aucune utilité pour ce genre de sujet. Je me souviens de la remarque de P.B. Medawar à propos des attractions qu'exerce la "philosophie-fiction" sur "une population importante, souvent pourvue d'un goût universitaire et littéraire bien développé, et qui a reçu une éducation dépassant de bien loin sa capacité à raisonner de manière analytique"." (p.369-370 Odile Jacob Poches)
Il semble qu'il faille distinguer entre deux critiques d'inspiration
grammaticale - au sens wittgensteinien - : une qui ne porte pas et qui est
précisément celle visée par Dawkins et une autre plus redoutable que la
moquerie de Dawkins n'annule en rien.
La première ne dénoncerait pas, comme elle le penserait, l'incohérence
conceptuelle de la science mais au mieux les limites des métaphores
vulgarisatrices. "Gène égoïste" n'est qu'une manière plaisante de parler; si on
veut vraiment savoir de quoi on parle, il faut se mettre à la génétique et aux
maths.
En revanche la seconde reviendrait à mettre en évidence le non-sens radical
d'une expression, il est clair que la condition est que cette expression ne
veuille pas dire autre chose que ce qu'elle dit littéralement.
Résumons: si je dis de mon ami qu'il est un "célibataire marié", il y a plusieurs manières de comprendre l'expression qui rendent ridicule l'acharnement à en mettre en relief le non-sens. J'ai donc l'idée que c'est moins Wittgenstein qui est touché par ces remarques mordantes de Dawkins que des épigones mal inspirés (il va de soi que par ces derniers mots je ne prétends en aucune manière porter un jugement sur Mary Midgley dont j'ignore malheureusement les ouvrages)
Commentaires
Je ne comprends pas la deuxième critique : mettre en évidence le non sens radical d'une expression. Existe-t-il un premier degré dans une expression qui pourrait justifer l'apparition d'un non sens ? Paradoxalement, il me semble que cette remarque s'applique d'autant plus aux sciences. Il n'y a pas d'atomes jaloux, mais littéralement qu'est-ce qu'un atome ? Qu'est-ce qu'une supercorde ? Comment comprendre littéralement l'affirmation d'un physicien : "il n'y a pas de temps à petite échelle" ?
Vous abordez un sujet bien difficile et qui mérite autre chose que les quelques réflexions qui suivent, mais c'est la règle du jeu d'un blog de ne pas servir essentiellement à communiquer des résumés de thèses. Donc acte.
Je suis porté à penser en effet qu'il existe "un premier degré dans une expression": c'est un non-sens par exemple de dire "la chaise a mal au pied" ou "mon rêve occupe beaucoup de place dans ma chambre". Si quelqu'un le disait, on pourrait le juger maladroit dans le maniement du français ou fou ou poète (on pourrait penser que c'est un extra-terrestre tout aussi bien, si sont concevables des mondes possibles où d'autres lois naturelles existent que celles qui régissent le nôtre). En d'autres termes le premier degré correspond à ce qu'on appelait autrefois la compréhension du concept (par rapport à son extension) et à ce que Kant désigne du nom de vérités analytiques.
Concernant les concepts se référant à des entités scientifiques, c'est, je crois, encore plus compliqué de ne pas dire trop de bêtises quand on n'est pas spécialiste du domaine... Spontanément je serais enclin à penser que dans la mesure où l'entité apparaît pour nous avec le concept (par exemple le nom d'une espèce qu'on vient de découvrir), le contenu du concept n'a rien d'analytique et est complètement synthétique (=tiré de l'expérience). Quand le concept est véhiculé par le langage avant d'être révisé scientifiquement (comme soleil ou atome), ce qu'on appelle l'analytique est soit une vue de l'esprit dont les origines dans l'expérience ne sont pas manifestes (par exemple le concept d'atome chez les épicuriens = un indivisible corporel; la révision consiste à meubler le concept avec un autre référent), soit le produit d'une expérience considérée à tort comme donnant accès à une essence (le soleil est par définition immobile; la révision consiste à attribuer au même référent - l'astre qui éclaire la terre - des propriétés nouvelles). Dans ce dernier cas, on voit ce qu'une certaine analyse a de conservateur, autant en termes éthiques que scientifiques. Un esclavagiste aurait pu croire justifier l'esclavage par ce que requiert l'analyse logique du concept d'esclave. " Un esclave est par définition fait pour servir, esclave indépendant c'est cercle carré !" Il y a donc des analyses logiques qui sont en fait des explicitations de nos préjugés et d'autres qui sont des présentations exhaustives de notre mobilier mental.
A présent, je comprends ce que vous vouliez dire par deuxième critique.
Merci d'avoir développé sur les entités scientifiques. Votre dernière idée m'intéresse. Auriez-vous des suggestions de lectures sur ce type de problème ?
C'est la question de la référence qui me semble ici au centre de votre intérêt. Vous pourriez commencer par lire l'article de Daniel Laurier Philosophie du langage que vous trouverez dans le Précis de philosophie analytique (2000) de Pascal Engel (PUF); dans la même perspective généraliste, vous avez le quatrième chapitre Réalisme et antiréalisme du livre de Roger Pouivet Philosophie contemporaine aux PUF (c'est une introduction à la philo analytique à destination des étudiants). En plus pointu, vous avez de Quine dans Quiddités (dictionnaire philosophique par intermittences) (1987) l'article Référence, réification. Je vous conseille aussi Raison, vérité, histoire de Hilary Putnam (1981 Editions de minuit) et plus précisément le chapitre II Un problème avec la référence et du même Le réalisme à visage humain (1990 Seuil), entre autres le 4ème article de la partie métaphysique L'eau est-elle nécessairement H2O ? Mais il ne faut surtout pas oublier le livre de Kripke La logique des noms propres (1972 Minuit) qui est un des ouvrages classiques sur cette question.
Mais je suis peut-être beaucoup trop loin des philosophes antiques...Je vous souhaite quand même de bonnes lectures.
J'imagine que vous connaissez déjà de Pascal Engel La dispute (1997): c'est une introduction à la philosophie anlytique par le biais d'un dialogue vivant et amusant entre Analyphron et Philoconte. Vous y trouvez aussi des passages simples et éclairants sur la question de la référence en direction de Frege et de Russell qui ont posé les bases de la discussion.
Je vous remercie chaleureusement pour ces conseils. Parmi la liste citée, je ne connais que la dispute. D'ailleurs, je fus choqué par une remarque d'Engel, je ne me souviens plus du numéro de la page, mais il y affirmait ses doutes, son désaccord, il niait la célèbre thèse d'Hadot : la philosophie antique est "une manière de vivre."
Le passage que vous citez se trouve p.238-239 de La dispute. Il faut cependant préciser que ce n'est pas Pascal Engel qui parle mais Analyphron...Il répond ainsi à Philoconte:
" Vous me dites que cela laisse de côté la morale, la pratique. Je conviens en effet que nous gardons l'image du philosophe comme un guide de vie, et que nous avons même tendance, face à cette "technicisation" de la philosophie, à avoir la nostalgie des sages hellénistiques, comme en toute période de crise. Cela conduit beaucoup de philosophes qui désespèrent de voir la philosophie contribuer à la connaissance à réinstaurer le primat, voire l'exclusivité de la raison pratique, ou à soutenir que la philosophie ne peut être qu'une sagesse. L'historien Pierre Hadot prétend même que la philosophie antique n'a jamais été vraiment théorique. Cela me paraît absurde. Je voudrais souligner d'abord que rien de ce que j'ai dit des tâches critique et spéculative de la philosophie n'exclut l'examen de nos croyances et concepts moraux; la tradition analytique s'est tout autant consacrée à ces croyances et concepts qu'à ceux du domaine théorique. Il est vrai que le domaine pratique est celui où nous avons le sentiment que les raisonnements, les analyses, les théorisations, sont les plus fragiles et peut-être les plus inutiles. Mais cela ne veut pas dire qu'on ne puisse pas y raisonner, y évaluer nos croyances, et chercher aussi à savoir lesquelles ont le plus de chances d'être correctes. Vouloir à tout prix séparer ce domaine des normes de correction du discours que nous sommes prêts à admettre (du moins, que je suis prêt à admettre) dans le domaine théorique, ce serait avouer que tout y est affaire d'intuition, d'une sorte de sens de ce qui est bon ou juste. Sans dire que nos théories morales peuvent être évaluées rationnellement au même titre que nos théories cognitives, je n'irai pas jusqu'à dire qu'elles ne peuvent être évaluées du tout."
Je souligne le passage qui justifie, il me semble, le qualificatif d'absurde du point de vue d'Analyphron.
Ce qui est inhabituel en tout cas (et passablement injuste), c'est de qualifier Hadot non de philosophe mais d'historien.
Quant à la position d'Hadot, elle est exprimée entre autres dans l'avant-propos de Qu'est-ce que la philosophie antique ? (1995):
" La philosophie antique admet bien, d'une manière ou d'une autre, depuis le Banquet de Platon, que le philosophe n'est pas sage, mais elle ne se considère pas comme un pur discours qui s'arrêterait au moment où la sagesse apparaîtrait, elle est à la fois et indissolublement discours et mode de vie, discours et mode de vie qui tendent vers la sagesse sans jamais l'atteindre." (p.20)
Ceci ne revient pas à exclure la réflexion théorique mais à lui donner une finalité pratique et j'ai l'impression en fait que Hadot pourrait ratifier en partie au moins les dernières lignes d'Analyphron car la philosophie antique n'a jamais pensé que le bonheur pouvait être atteint sur fond d'erreurs ou de sophismes.
Merci encore pour cette clarification... (Cela donne décidement beaucoup de merci à la suite... mais je ne considère pas la politesse comme un mensonge élégant). Je ne peux que m'accorder avec vous.