Barack Obama en philosophe antique.
Par Philalèthe le jeudi 5 février 2009, 21:31 - Usages contemporains et non-philosophiques de la philosophie antique - Lien permanent
Dans Le Monde du 6 février cet extrait d'un article d'Edward Hadas intitulé Franck Obama se laisse griser par son désir de plaire.
" Les hommes politiques aiment être populaires. Vu sous cet angle, le projet
de Barack Obama de plafonner à 500 000 dollars (389 000 euros) les
rémunérations des dirigeants d’entreprises renflouées par l’argent public est
une idée géniale. Mais vue sous à peu près n’importe quel autre angle, la
décision du président des Etats-Unis est une catastrophe.
De fait, si l’on confiait la question des indemnisations des patrons à un
philosophe de l’Antiquité, il pourrait établir une limite de ce type."
Commentaires
Je n'ai pas tout le contexte mais d'après le titre de l'article, cela en dit long sur l'estime que l'auteur a de la philosophie antique (et d'Obama..).
Mais en bon ironiste, je souhaiterais aller plus loin que l'auteur :
Au lendemain de son remarquable discours de Philadelphie, un blog émanant du département des études de droits Harvard (qui n’est pas inconnu de B.H Obama) soulevait la question de cet appel “christian perfection” sans cesse présente dans ce discours, un appel non-téléologique.
Je crois qu’il faudrait relier cet aspect qui prend incontestablement une responsabilité religieuse avec l’idée d’une critique de la démocratie délibérative dans le fil d’un perfectionnisme qui vient en droite ligne, en fait, d’Emerson.
Donc, on pourrait tout à fait entreprendre le portrait d'Obama en perfectionniste.
Et cela va très loin. Puisque l'autre nom du perfectionnisme chez Cavell est une "éthique de la vertu" qui en appelle bien évidemment à la vertu gréco-romaine.
D'où, j'y viens, l'importance de la représentativité, d'être représentatif, de l'injonction à être représentatif qu'on entend aussi bien dans la très belle phrase de Wittgenstein que vous citez en marge de ce blog que chez Emerson, et Cavell.. et qu'Obama démontre en marchant ..
Il y a autre chose qu'un parfum de sagesse antique. Nous sommes au coeur de ce qu'est la philosophie, du chox de ce qu'est une vie, n'est-ce pas ?
En même temps, Avec Obama, on assiste à une conversion de la voix politique, à quelque chose de radicalement nouveau. Un seul auteur, je crois, l'a bien vu et c'est un poète.
Merci de ce post.
Je ne me sens pas en mesure de déterminer ce qui est au coeur de la philosophie ; en revanche le lien que vous faites entre le perfectionnisme et la vertu gréco-romaine m'amène à la question suivante : est-ce légitime d' utiliser le concept de perfectionnisme pour caractériser les philosophies grecques comme l'épicurisme, le stoïcisme, le scepticisme ?
Je note que la pensée d'Obama se réfère à Dieu même si l'idée que l'Amérique est près de Dieu semble remplacée par celle qu'elle en est encore loin, d'où cette référence humble au besoin de perfectionnement (est-ce d'ailleurs justifié d'exclure la dimension téléologique ? Que la liberté de l'homme soit patente n'enlève pas l'idée que les fins humaines ne sont pas pensables dans l'immanence mais par référence à une transcendance qui fixe aux peuples et aux hommes des buts. )
Par rapport à cela, on pourrait distinguer les problématiques hellénistiques que j'ai mentionnées à plusieurs niveaux:
1) absence de référence à un Dieu personnel et créateur.
2) indépendance et auto-suffisance de la philosophie.
3 ) absence de référence à une collectivité (ici l'Amérique) à laquelle on se réfère autant en termes d'origine (les fondateurs, la Constitution), de devenir (que sommes-nous donc devenus ?) et de fin (où devons-nous aller ?). Les sagesses hellénistiques visent une fin individuelle (sans préjuger des rapports que l'individu qui cherche à être sage devra entretenir avec les autres)
4) absence de prise en compte d'un temps excédant la durée de la vie humaine (en revanche penser l'histoire de l'Amérique en termes de progrès possible dans une évolution de longue durée se rattache partiellement à la philosophie des Lumières, entre autres à Kant qui pense le progrès historique comme possible mais non nécessaire cf par exemple l'opuscule "Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique" )
Ceci dit dans le cadre très général de la vie que je viens de schématiser trop grossièrement, peut-on faire une place à l'idée de perfectionnement ? Quand on pense à la direction de conscience que Sénèque exerce sur son ami dans les "Lettres à Lucilius" ou au "journal" de Marc-Aurèle connu sous le nom entre autres de "Pensées adressées à moi-même" ou à la distinction que fait Épictète dans le "Manuel" entre le sage, l'apprenti-sage et le non sage, il semble que des trois sagesses, le stoïcisme est celle qui se prête le mieux à la déclinaison du thème du perfectionnement. " Pour Chrysippe, les sages ne sont qu'un ou deux (...) Aussi l'existence du sage est-elle plus un présupposé moral que le fruit d'une constatation empirique " rappelle Suzanne Husson (Lire les stoïciens Gourinat et Barnes éd. 2009). Si l'on prend en revanche l'épicurisme, on ne trouve pas une telle insistance sur les exercices à faire pour correspondre aux normes de la doctrine. Quant à l'accès à l'ataraxie sceptique, un des textes canoniques de Sextus Empiricus (Esquisses pyrrhoniennes I 12) le présente comme instantané et conditionné seulement par la décision de suspendre le jugement.
La sagesse antique a donc un parfum complexe, pour reprendre votre image.
Il faudrait aussi se référer à l'éthique aristotélicienne: une vertu est acquise par la pratique continue d'une certaine conduite - c'est en agissant courageusement qu'on devient courageux - mais là encore il s'agit d'un perfectionnement de soi en dehors de toute philosophie de l'histoire.
Votre rapide panorama des exercices spirituels, du statut du sage, et de la pratique philosophique m' intéresse et me touche.
Il y aurait deux moments pour parler de la "perfection" :
- Un moment pré-chrétien
- Un moment chrétien (et post-chrétien)
Cavell, à mon avis, a choisi à dessein le terme de "perfectionnisme" pour unir ces deux moments (Dans la liste des auteurs perfectionnistes, il y aussi bien Aristote [L'éthique à Nicomaque] que Matthew Arnold.)
Mais la "perfection" ne peut vouloir-dire exactement la même chose selon ses deux moments et je me rends compte qu'il y a effectivement quelque chose de gênant à parler en suivant Cavell de parler de "perfectionnisme" (quand on s'aperçoit par ailleurs que cette dimension morale ne suppose justement aucune "perfection" au sens téléologique).
"Une éthique de la vertu", un "représentionnalisme" ou un "réalisabilisme" conviendrait peut-être mieux.
Là j'ai l'impression de me relier à l'inspiration la plus antique de la philosophie.
Vous faites une distinction implicite en relevant les 4 points d'une philosophie héllenistique. Je pense que vous évincez par là à dessein le "cicéronisme" (et je vous en remercie :-)
J'aimerais discuter de ces quatre traits. Mais je me rends compte que cette discussion devrait passer par une question préalable, au risque de tourner en rond.
Est-ce que vous considérez que ce sont là les traits d'une philosophie historiquement circonscrite ou que ceux sont transmissibles, qu'ils sont une chance ou un succès que la philosophie justement a à arracher à ses conditions actuelles ?
Je ne comprends pas votre dernière question: un trait peut à la fois appartenir à une philosophie déterminée et être transmis à une autre philosophie. Par exemple, le cogito est propre au cartésianisme mais on peut conserver l'argumentation dans un autre cadre théorique (par exemple la reprise par Husserl du cogito au début de ses Méditations cartésiennes).
Pardon. La question n'était pas technique.
Est-ce que l'indépendance et l'auto-suffisance de la philosophie, par exemple, est un trait de la philosophie hellénistique (en son époque) ou quelque chose qui appartient à l'effort de la philosophie (en tout temps si vous voulez) de libérer ?
En distinguant ces quatre traits, je n'avais pas l'intention de déterminer quelque chose comme l' essence de la philosophie (car je suis spontanément porté à penser les relations entre les philosophies en termes d'air de famille plutôt qu'en terme d'essence). Je cherchais simplement à singulariser très rapidement les trois philosophies dont je parlais. Je n'ai pas l'intention non plus de les présenter en modèles ou de proposer un retour aux philosophes antiques (ça serait logiquement impossible et existentiellement déchirant vu qu'elles se contredisent entre elles). Je suis plus soucieux d'identifier les types de vie qu'elles promeuvent afin de les mettre à l'épreuve de nos certitudes contemporaines. Que peut-on donc sauver du stoïcisme, de l'épicurisme, du scepticisme ? Il se peut que ça ne soit pas grand chose. À la limite, le stoïcien, l'épicurien, le sceptique ne sont peut-être pas différents de personnages de roman, ils ont des croyances et des désirs qu'aucun être humain réel n'a jamais eus en fait ; on n'essaye pas de les comprendre pour savoir ce qu'il est optimal de vivre mais pour essayer de déterminer par contraste et par comparaison où passe la frontière entre les vies réelles, les vies possibles, les vies imaginaires.
Le stoïcien, l'épicurien et le sceptique seraient un peu alors comme des types littéraires ou des types proposés à notre imagination-formation (Bildung) ?
Ce que vous dites est-il éloigné de toute une pensée de la philosophie comme éducation (Paideia en grec)?
1) Pas forcément des types car Diogène Laërce a nettement individualisé les philosophes d'un même courant en attribuant à chacun une vie singulière. La comparaison d'une de ces vies serait alors possible avec par exemple un personnage littéraire comme Ulrich, l'homme sans qualités de Musil. Mais les personnages littéraires pourraient montrer aussi bien des vies imaginables sans faire des discours (on pourrait donc les trouver ailleurs que dans les romans philosophiques, comme Wittgenstein pensait en trouver dans certains textes de Tolstoï entre autres).
2) La philosophie comme éducation est une expression trop vague. S'il s'agit de l'éducation dogmatique transmise dans les écoles épicurienne, stoïcienne, même sceptique (!) etc, c'est clair qu'on a fait trop de chemin pour y revenir. S'il s'agit de l'éducation non comme transmission de doctrines mais comme apprentissage de la clarification conceptuelle, afin que chacun ait entre autres l'idée la plus précise et la plus exacte possible des différends doctrinaux et choisisse ce qui lui convient en connaissance de cause, oui alors. Mais cela suppose que les doctrines philosophiques ne sont pas scientifiques, car on ne choisit pas ce qui nous convient dans les sciences. Si sur un problème philosophique donné une argumentation philosophique est absolument contraignante, on peut se demander si on n'a pas alors retranché un problème de l'ensemble des problèmes philosophiques. On peut penser qu'il y a des problèmes qui sont irréductiblement philosophiques et que d'autres le sont jusqu'à plus ample informé.