Foucault, penseur de la continuité, ou un fil rouge relierait le Lachès de Platon aux bombes humaines.
Par Philalèthe le mercredi 18 février 2009, 23:22 - Cynisme - Lien permanent
La leçon que Foucault a donnée au Collège de France le 29 Février 1984 est surprenante. Plus précisément, il s'agit de la 2ème heure de cours (Le courage de la vérité 2009 p.163-175); dans la première, il a commencé à travailler sur le cynisme ancien et le cours du 7 Mars reprendra le fil interrompu pendant cette heure étonnante.
Foucault s'autorise ce qu'il appelle "une promenade, un excursus, une errance" , en termes clairs rien de moins qu'"une histoire du cynisme depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours". Foucault a conscience qu'il ouvre des pistes encore peu travaillées, on le sent comme un peu honteux de se risquer à un tel survol mais il ne tient visiblement plus (" j'ai eu envie, m'étant un peu excité sur le cynisme au cours de ces dernières semaines, de vous proposer ceci").
Sa thèse est la suivante: "il est facile de montrer l'existence permanente de quelque chose comme le cynisme à travers toute la culture européenne". Foucault, si attentif tout au long de sa carrière à souligner les discontinuités, n'hésite pas à identifier le cynisme à une "catégorie morale dans la culture occidentale". Il dégage ainsi sans, il est vrai, employer le mot, l'essence du cynisme: est cynique toute personne qui donne à sa vie la forme d'un "scandale de la vérité".
Ont ainsi véhiculé " le mode d'être cynique à travers l'Europe":
1. les ascètes chrétiens
2. les ordres mendiants: les Franciscains, les Dominicains
3. les mouvements hérétiques (ex: Robert d'Arbrissel)
4. le mouvement vaudois
5. les mouvements révolutionnaires au 19ème siècle non en tant que société
secrète ou organisation visible mais en tant que militantisme comme témoignage
par la vie:
5.1. le nihilisme russe
5.2. l'anarchisme européen et américain
5.3. le terrorisme
5.4. le gauchisme
6. l'art
6.1. dans l'Antiquité (la satire, la comédie)
6.2. dans l'Europe médiévale et chrétienne (les fabliaux, le carnaval)
6.3. l'art moderne
6.3.1. comme vie artiste
6.3.2. comme mise à nu et démasquage (Baudelaire, Flaubert, Manet, Bacon,
Beckett, Burroughs), ce que Foucault appelle "le caractère anti-platonicien de
l'art moderne"
6.3.3. comme refus perpétuel de toute forme déjà acquise, ce qu'il appelle "le
caractère anti-aristotélicien de l'art moderne"
Foucault termine ainsi cette 2ème heure qui tranche tant avec le travail détaillé et méticuleux qu'il présente si souvent pendant ces cours au Collège de France:
"Pardonnez ces survols, ce sont des notations, c'est du travail possible. On reviendra la prochaine fois à des choses plus sérieuses sur le cynisme antique. Merci"
Avant, à mon tour, de finir, je souhaite communiquer les lignes qui dans ces pages m'ont le plus étonné. Elles sont consacrées à l'anarchisme et au terrorisme:
" L'anarchisme et le terrorisme, comme pratique de la vie jusqu'à la mort pour la vérité (la bombe qui tue même celui qui la pose) apparaissent comme une sorte de passage à la limite, passage dramatique ou délirant, de ce courage pour la vérité qui avait été posé par les Grecs (dans la leçon du 22 Février, Foucault a interprété le Lachès, dialogue platonicien, comme la source de la parrêsia, du dire-vrai dont le cynisme sera une des exemplifications possibles) et la philosophie grecque comme un des principes fondamentaux de la vie de la vérité. Aller à la vérité, manifester la vérité, faire éclater la vérité jusqu'à y perdre la vie ou faire couler le sang des autres, c'est bien quelque chose dont on retrouve la longue filiation à travers la pensée européenne."
Passage dramatique ou délirant ? se demande Foucault.
Platon, lui, avait pris clairement position sur le cynisme: il est connu en
effet pour avoir dit que Diogène de Sinope, c'était Socrate devenu fou.
Commentaires
Il aurait été intéressant que vous exprimiez les causes de votre étonnement.
C'est précisément en tant que Foucault est penseur de la continuité et non de la discontinuité.
J'ai été surpris par cette sorte de transhistoricité, intemporalité du cynisme, même s' il en identifie les sources historiques dans le texte platonicien. J'ai trouvé inattendu aussi la filiation cynisme-terrorisme. C'est très dommage que sur tous ces points Foucault nous ait malheureusement laissés sur notre faim. Il n'a pas pu aller plus loin qu'une clarification des différences entre le cynisme antique et le cynisme chrétien.
Et vous, que pensez-vous de ce texte ?
Il semble définir le cynisme comme l'exercice d'une vie scandaleuse qui exprimerait une vérité inacceptable. Je reprends : est cynique toute personne qui donne à sa vie la forme d'un scandale de la vérité. Cependant une vie qui ne serait pas portée par la critique de cette vérité éhontée ne deviendrait qu'une farce sanglante et un triste fanatisme. La passion critique sépare le cynisme des obsédés de la vérité (terroristes, prophètes déguenillées, les saints excentriques...)
Foucault écrit p. 167 : "ascèse chrétienne comme témoignage aussi de la vérité (même s'il s'agit d'une autre vérité)". La formule paraît ambigue... Il existe des rapprochements entre la pratique religieuse dure et le cynisme rigoriste mais le chien s'avère impitoyable envers la superstition. (cf : 3 articles issus du cynisme ancien et ses prolongements (PUF) : Les premiers cyniques et la religion, Cynics and early christianity, l'images des cyniques chez les pères grecs).
En ce qui concerne l'artiste, nous pourrions discuter de la pertinence d'attribuer à l'art une fonction de "décapant" et nous pourrions revoir l'invention de l'artiste moderne. Je pense immédiatement à Nathalie Heinich, Elite artiste et le triple jeu de l'art contemporrain où elle étudie le basculement de la profession à la vocation artistique. Elle montre que cette marginalité artistique indispensable pour imposer un style, cette vie scandaleuse jetée à la face des autres instaure paradoxalement l'exception comme norme et la contestation comme règle... Cette singularité devient rapidement un modèle et brise l'écart nécessaire pour créer de l'indignation...
Merci de votre réponse.
Comme vous, je suis spontanément porté à trouver large la définition que Foucault donne du cynisme. Vous lui ajoutez la propriété "passion critique" pour le déterminer exactement mais qu'entendre par là ? Ce n'est pas une critique de soi mais une critique des autres en tant qu'ils ne sont pas cyniques. Je ne crois donc pas que ce trait permette de les différencier de ceux que vous appelez les obsédés de la vérité.
Au fond c'est sans doute une fausse piste de chercher à différencier le cynique en termes de conduite seulement, il faut, pour le faire, caractériser ces croyances et alors ça saute au yeux qu'il y a un monde entre lui et le révolutionnaire, le chrétien, l'artiste etc. En isolant le style de l'existence des raisons qui le motivent, on aboutit à identifier le cynisme à n'importe quel activisme. Certes le cynisme autorise bien des conduites (et des plus contradictoires) mais ces conduites reposent sur des croyances qui sont déterminables et opposables à des croyances radicalement différentes inspirant des conduites semblables. A trop insister sur le côté forme de vie, on perd de vue ce qui la motive: des raisons tout de même particulières.
Quant aux artistes, c'est clair que l'académisme transforme en rituel des gestes de rupture d'abord étonnants et vite ennuyeux par leur répétition (ainsi beaucoup d'artistes continuent d'épater le bourgeois en imitant leurs prédécesseurs du début du 20ème...). Mais de ce côté-là il y a aussi des recettes cyniques... Cependant on pourra dire quand même que ces recettes signent l'échec de celui qui les applique, incapable qu'il est de trouver la forme de cynisme qui active chez ces contemporains la conscience de leurs fautes.
Je vous signale une émission de France culture sur le dernier cours de foucault :
http://www.radiofrance.fr/chaines/f...
Deux semaines en écoute je crois
Merci beaucoup !