La corrida, le torero et le stoïcien.
Par Philalèthe le vendredi 6 mars 2009, 18:22 - Stoïcisme - Lien permanent
Francis Wolff a publié en 2007 une Philosophie de la
corrida. Dans ce livre incontestablement brillant, il se propose de
"faire d'un objet d'amour un objet de pensée" (p.9).
Dans le chapitre III "Être torero", il souligne longuement l'identité de
l'éthique du torero et de celle du stoïcien:
" C'est une éthique de l'ascèse (par opposition aux morales du bien-être), c'est une éthique de l'être (par opposition aux morales de l'action), c'est une éthique de l'individu d'exception, sage ou héros (par opposition aux morales communes), c'est une éthique internaliste de l'identification à son office - son costume si l'on veut -, par opposition aux morales de l'obéissance à des commandements extérieurs. C'est une éthique de la mise en scène de son propre détachement vis-à-vis de l'accidentalité et de la mort (par opposition aux morales de l'authenticité). C'est une éthique de la liberté par le combat - contre soi et le monde, contre la vie et la mort -, par opposition à la liberté d'agir à sa guise. On voit que tous ces éléments forment bien un échafaudage proche du système stoïcien, plus particulièrement dans sa version romaine, telle qu'on la trouve formulée au mieux chez Épictète, l'esclave maître des empereurs." (p.168-169)
Je ne veux pas aujourd'hui porter de jugement sur un tel rapprochement, juste rappeler un texte que Wolff ne mentionne pas mais qui, 125 ans avant son apologie de la corrida, compare déjà les stoïciens à des toreros. Il s'agit du fragment 122 du troisième livre du Gai savoir auquel j'avais consacré le billet du 12 Février 2008.
La différence entre Wolff et Nietzsche est nette: Nietzsche rabaisse le stoïcien en l'identifiant au torero alors que Wolff élève le torero en le comparant au stoïcien.
Commentaires
Votre billet recherche la polémique, et plus que la polémique, l'étonnement. En effet pourriez-vous expliquer ce que signifie la succession des éthiques ?
Qu'est-ce qu'une éthique de l'ascèse ?
Qu'est-ce qu'une éthique du costume ?
Qu'est-ce qu'une éthique de l'être ?
Qu'est-ce qu'une éthique de l'individu d'exception ?
Qu'est-ce qu'une éthique de la liberté par le combat contre soi ?
Qu'est-ce qu'une éthique de la liberté par le combat contre le monde ?
Qu'est-ce qu'une éthique de la liberté par le combat contre contre la vie ?
Qu'est-ce qu'une éthique de la liberté par le combat contre la mort ?
Ces éthiques dont la somme constitue l'Ethique de la Bouse et du Torero s'opposent naturellement à des morales d'esclaves et du ressentiment vulgaire.
Ne comprenant pas ce qu'il veut dire, je ne saisis pas comment il arrive à conclure qu'un homme déguisé en poisson de lumière, plantant des banderilles dans le dos d'un bovin se compare avec un échaffaudage stoicien ?
En effet, la différence entre Wolff et Nietzsche est nette, je doute que Wolff tombe au cou d'un taureau battu par un charretier turinois. Il n'aurait pas écrit non plus l'aphorisme 220 du gai-savoir
Votre référence à l'aphorisme 220 du Gai Savoir (" Sacrifice. Pour ce qui en est du sacrifice et de l'esprit du sacrifice, les victimes pensent autrement que les spectateurs; mais jamais on ne les a laissés parler") est en effet opportune car d'abord Wolff pense que l'interprétation sacrificielle de la corrida la rend intelligible en partie et ensuite parce qu'en un sens il fait parler le taureau mais pas pour lui faire dire ce que vous imagineriez:
" L'animal qui combat, en tant qu'il est un animal bravo, met la valeur de son combat au-dessus de sa propre souffrance (...) la bravura est aussi un mode d'"être animal" , une certaine manière de vivre en combattant, qui se manifeste selon les degrés d'une vertu variable, la combativité. (...)Et qui pourrait nier que le taureau de combat, sans exprimer la morale absolue (il n'y en a pas) est porteur d'une éthique, qui se résume au slogan de la Pasionaria: "Mieux vaut mourir debout que vivre à genoux" ?"
Loin d'être objet de pitié, le taureau bravo est pour Wolff objet d'admiration:
"Qui aime la corrida aime forcément les taureaux. Il se rêve sûrement lui-même en taureau - il n'y a guère d'exception à cette règle. Il se plaît à cette pensée: devenir taureau - à défaut de pouvoir être torero."
Quant à ce que ressent le taureau, Wolff le détermine à partir de la réflexion sur les hommes d'une part et à partir de thèses de médecine vétérinaire:
" On sait que pour un vivant, des blessures au combat ne sont pas ressenties psychologiquement, ni même physiquement, comme des "souffrances": le soldat - ou le torero !- "oublie" ses blessures dans l'ardeur du combat, elles ne sont pas éprouvées comme simples douleurs, elles sont absorbées par l'action et transformées en actes justement (...) En outre le taureau libère, pendant son combat, une quantité exceptionnelle de beta-endorphines qui ont pour effet de bloquer les récepteurs de la douleur, en sorte que le combat provoque en lui une sorte d'excitation jouissive qui compense la souffrance."
Il faut cependant mettre au crédit de Wolff une certaine lucidité concernant le risque couru par son entreprise apologétique:
"N'avons-nous fait là que rationaliser une passion ? Peut-être"
Toutes les citations sont extraites du chapitre II (De nos devoirs vis-à-vis des animaux en général et des taureaux de combat en particulier). Pour la discussion du bien-fondé de cette défense de la corrida, je renvoie au billet de Julien Dutant.
N'ayant pas lu le livre de Francis Wolff, je me permets quelques remarques et questions auxquelles Francis Wolff répond peut-être par ailleurs, mais inspirées seulement par les passages que vous citez.
Si l'éthique du torero est une "éthique de de la liberté par le combat - contre soi et le monde, contre la vie et la mort", alors, par un aspect au moins, la tauromachie rejoint ce que disent certains anthroplogues à propos du sacrifice animal : l'animal y joue un rôle substitutif, il _figure_ (au sens de la figuration) des enjeux humains. Francis Wolff confirme une approche anthropomorphique en faisant parler le taureau, et en évoquant l'identification de l'aficionado au taureau ("devenir taureau").
Comme il ne peut s'agir d'une pure et simple assimilation à un animal, il est plausible que soit plutôt visée une captation de la puissance du taureau telle qu'elle est suscitée, fabriquée par les hommes dans les conditions bien précises de l'élevage et de la ritualité de la corrida. Or, celles-ci ne correspondent en rien aux situations de combat que le taureau connaît lorsqu'il affronte des animaux non-humains...
Et pourquoi _mettre en scène_ "son propre détachement vis-à-vis de l'accidentalité et de la mort" par un spectacle comme la corrida ? Le stoïcien, puisque Francis Wolff s'en réclame, n'a-t-il pas suffisamment à faire avec sa vie et le monde comme il va pour y exercer "une éthique de l'ascèse" ?
De plus, et cela rejoint d'une certaine façon la question de "l'adresse" du discours et de l'action stoïciens, de leur(s) destinataire(s) (soi, l'ami, les autres, etc.), pourquoi faire étalage de "son propre détachement" devant la foule assemblée dans une arène ?
Sur ce dernier point, Francis Wolff, qui se réfère à Epictète, en est fort loin :
"Lorsque tu as frugalement accordé au corps ce qu'il exige, n'en tire point vanité. Si tu ne bois que de l'eau, ne va pas dire à tout propos que tu ne bois que de l'eau. Et si tu veux t'endurcir à la peine, fais-le pour toi et non pour les autres. Ne tiens pas les statues embrassées. Mais lorsque tu as grand soif, hume un peu d'eau fraîche, rejette-là et n'en dis mot à personne. (Epictète, Manuel XLVII)
Je crois que le rapprochement entre la danseuse macabre et le stoicien est grotesque. Le passage cité répète les inepties (éthique de la mise en scène de l'accidentalité, éthique du costume...). Il joue l'effet rhétorique en opposant une éthique, concept noble et singulier contre les morales, principes de troupeaux castrateurs et vulgaires). Ce texte alimenterait encore les critiques de Julien Dutant sur la poésie sophistiqué de Wolf.
Les passages suivants restent dans la logique de l'amour des spectacles sadiques. L'Ethique du taureau de combat s'oppose aux morales des vaches d'abattoir. Evidemment le taureau est content et en plus ça fait pas mal. (autre exemple de mauvaise foi après "le torero est un lâche")
En rentrant dans l’arène, mon fils me demandait : "y sont où les romains ?" La course camarguaise me semblait ludique, ils courent devant le coup de tête... Mais les raseteurs paraissaient devenir un bombinement de mouches douloureuses autour de ces pauvres vaches. Ils se croisaient pour venir griffer le front d'un boeuf déjà acculé contre le bord. Je ressentis du dégoût, un malaise et une profonde tristesse. Par conséquent, je ne comprends pas comment l'on peut prétendre être amoureux du spectacle d'une mise à mort. Peut-être que je ne me plait pas à cette pensée "devenir-taureau". Par contre une autre idée de Deleuze me vient lorsque je pense à la corrida et aux amoureux des sacrifices : la honte d'être un homme, j'ai honte d'être un homme.
PS :
Sénèque :
Lettre 7
La foule t’applaudit ! Eh ! qu’as-tu à te complaire si tu es de ces hommes que la foule comprend ? C’est au dedans de toi que tes mérites doivent briller.
Lettre 121
Quand je recherche pourquoi la nature a mis l'Homme au-dessus des autres animaux, crois-tu que je m’écarte bien loin de la morale ?
Lettre 108
je m’abstins dès lors de toute nourriture animale ; et un an de ce régime me l’avait rendu facile, agréable même. Mon esprit m’en paraissait devenu plus agile ; et je ne jurerais pas aujourd’hui qu’il ne l’était point. Tu veux savoir comment j’ai discontinué ? L’époque de ma jeunesse tomba sous le principat de Tibère : on proscrivait alors des cultes étrangers ; et parmi les preuves de ces superstitions était comptée l’abstinence de certaines viandes. À la prière donc de mon père, qui craignait peu d’être inquiété, mais qui n’aimait point la philosophie, je repris mon ancienne habitude ; et il n’eut pas grand’peine à me persuader de faire meilleure chère.
Lettre 80
je me promettais du silence, une solitude que rien n’interromprait ; et voici qu’une bruyante clameur, partie de l’amphithéâtre, vient, non m’arracher à mon calme, mais me faire songer à ce débat si passionné des spectateurs. Je considère à part moi combien de gens exercent leur corps, et combien peu leur esprit ; quel concours de peuple à un spectacle de mensonge et d’illusion, et quel désert autour de la science ; quels imbéciles esprits dans ces hommes dont on admire l’encolure et les muscles.
Lettre 37
Ta glorieuse obligation est la même quant à la formule que celle du vil gladiateur : souffrir le feu, les fers, le glaive homicide. Ceux qui louent leurs bras pour l’arène, qui mangent et boivent pour avoir plus de sang à donner, se lient de façon qu’on puisse même les contraindre à souffrir tout cela ; toi, tu entends le souffrir volontairement et de grand cœur. Ils ont droit de rendre les armes, de tenter la pitié du peuple ; toi, tu ne rendras point les tiennes et ne demanderas point la vie : tu dois mourir debout et invaincu
Nietzsche le voyageur et son ombre § 57:
rapports avec les animaux
J'oubliai presque :
Plutarque rapporte un mot de Bion qui rapporte un mot d'Aristote :
"Les gamins se font un jeu de lancer des pierres aux grenouilles mais les grenouilles en meurent et non par jeu."
(p. 133 du Paquet, grand format)
Vos interventions, pour lesquelles je vous remercie, ne font qu'augmenter la grande réserve que j'ai ressentie en lisant ces passages de Wolff et en effet un des arguments réfutant cette identification met en évidence la relation du matador avec la foule, face à laquelle il s'exhibe, et de laquelle il attend la reconnaissance de sa valeur. Or, il va de soi que cette conduite est précisément condamnée par les stoïciens quand Epictète par exemple commande de ne pas jouer au philosophe devant les autres mais de l'être. Il y a alors une relation de soi à soi qui passe par la médiation de l'ami mais en aucun cas par celle du public (même à imaginer un public constitué exclusivement de connaisseurs).
En revanche je comprends bien qu'un matador puisse être stoïcien, au sens où il ferait son devoir de matador, c'est-à-dire son métier, rien de plus, de manière stoïcienne. Mais vue ainsi, la vie stoïcienne est compatible avec beaucoup de métiers (pas avec tous: on ne peut pas être un tortionnaire stoïcien). Mais à coup sûr on peut être par exemple un boucher stoïcien (ce n'est pas une manière de dire un torero stoïcien !).