A la grecque !! de Guillaume Clayssen (2): une oeuvre et théâtrale et philosophique.
Par Philalèthe le dimanche 19 avril 2009, 21:38 - Digressions - Lien permanent
J'ai vu et aimé A la grecque !!, le spectacle théâtral créé
par Guillaume Clayssen, joué d'abord au théâtre de Suresnes et au programme
désormais de la Maison des
Métallos.
En effet il n'est pas donné de monter une pièce philosophique sans tomber dans
le double écueil de la pièce didactique ou de l'oeuvre à thèse. Il n'y a en
effet de théâtralité que si les comédiens ne sont pas simplement des
porte-paroles. Mais la pièce ne peut être philosophique que si elle donne à
penser philosophiquement. Le problème se pose donc ainsi: comment faire penser
philosophiquement par le biais d'une oeuvre théâtrale en sachant qu'il ne faut
absolument pas qu'à la fin le spectateur réduise la pièce à un cours ou à une
thèse ?
Pour atteindre cette fin, Guillaume Clayssen a joué entre autres avec les
ténèbres et la clarté; la lumière ne se substitue jamais à l'obscurité mais se
contente de la trouer ponctuellement et même quand l'allégorie de la Caverne
est mise en scène, le Soleil éclatant n'est jamais donné à voir. La philosophie
ne tranche pas avec le mythe comme le jour avec la nuit, la lumière qui éclaire
le combat des héros homériques n'est pas plus discrète que celle qui donne à
voir le dialogue de Socrate avec le sophiste. Comme si rien d'évidemment
lumineux n'était jamais dit par quiconque. La mise en scène de Guillaume
Clayssen n'exemplifie pas les Lumières, elle est plutôt d'une époque où les
clartés, toujours douteuses peut-être, ne sont jamais définitives et ne percent
que temporairement et fragilement la nuit omniprésente.
Mais que donne à voir cette lumière rare? Des corps. Il va de soi en effet que
Guillaume Clayssen ne considère pas les philosophes comme des esprits mais leur
donne des corps visibles et ordinaires, autant d'ailleurs qu'aux combattants
homériques. Et ces corps de tous les jours ne sont pas hissés à des hauteurs où
ils ne pourraient paraître en fait que de bien ridicules sosies. En effet on ne
peut plus représenter Socrate en héros martyrisé et sublime de la Pensée, il ne
faut plus chercher à rivaliser avec les vagues souvenirs que laissent les
représentations grandioses. Ne pensez pas pourtant que Guillaume Clayssen a
choisi la parodie et la dérision. Ces corps ont de la tenue et quand il s'agit
par exemple de jouer les morts de Diogène le Cynique, l'équilibre est trouvé
entre le corps trop charnel et le corps excessivement stylisé. Si Diogène
vomit, le spectateur voit quelque chose qui n'est réaliste ni symbolique. Il en
va de même de la nudité des comédiens, qui n'est ni le dévoilement de leur
anatomie particulière ni l'allégorie d'une attitude philosophique. On réalise
que Guillaume Clayssen, s'il a donné leur part aux affects, n'a jamais souhaité
qu'ils explosent au point de faire disparaître les concepts.
N'en doutons pas: cette pièce est d'un homme qui n'oublie pas que les discours
philosophiques sont articulés par des êtres vivants et désirants mais qui est
certain aussi que les textes qu'ils profèrent vont bien au-delà de l'expression
idiosyncrasique de leurs particularités contingentes.