In memoriam canium (7): Antiochus de Cilicie, un cynique enrégimenté.
Par Philalèthe le dimanche 19 avril 2009, 16:59 - Cynisme - Lien permanent
Antiochus de Cilicie (ca 215) est une énigme. Le seul texte qui le mentionne
est un passage de l'historien Dion Cassius (Histoire romaine
77 19-1) repris au 10ème siècle par la Suda.
N'ayant pas accès au texte original de Dion Cassius, je dispose de deux
traductions légèrement contradictoires concernant son engagement cynique.
D'abord celle d'Odile Goulet-Cazé qui, dans l'article du Dictionnaire
des philosophes antiques qu'elle lui a consacré, écrit qu' "au début
il jouait au philosophe cynique"; ensuite celle (en espagnol) fournie par
l'édition récente de García et Villalobos (Madrid Akal 2008): "au début il
s'était proposé d'exercer la philosophie à la mode cynique". Il est vrai que le
verbe grec πλάττω signifie feindre, s'en faire accroire. Il paraît donc
raisonnable de privilégier la traduction de Goulet-Cazé: on aurait donc affaire
moins à un cynique authentique qu'à un imitateur (surgit un problème à cette
occasion: quel est le critère permettant de distinguer l'un de l'autre vu que
par essence le comportement cynique est un comportement ostentatoire ? Les
Cyniques sont en effet des philosophes de l'extériorité, ils n'ont pas
d'intériorité secrète car ils ne cessent de montrer publiquement ce qu'ils sont
au fond d'eux-mêmes).
Cependant, quand on joue au cynique, il paraît logique d'imiter les vrais;
c'est en un sens ce que fait effectivement Antiochus. Laërce rapporte en effet
que Diogène "l'été se roulait sur du sable brûlant, tandis que l'hiver, il
étreignait des statues couvertes de neige, tirant ainsi profit de tout pour
s'exercer" (VI 23). Or Antiochus se jette dans la neige et s'y roule. Cependant
le contexte donne un sens différent à l'action: en effet Diogène s'exerçait à
rendre son corps insensible et par là même à parvenir à une maîtrise totale de
soi; Antiochus lui entraîne l'armée romaine: celle-ci, découragée par le froid
dans le cadre de la guerre contre les Parthes, retrouve de la force à être
témoin de ses excentricités, comme si marcher dans la neige n'était pas grand
chose comparé à l'immersion extrême à laquelle se livre Antiochus.
On est habitué à penser le cynique comme isolé dans une forme de militantisme
hostile à tout embrigadement, on le trouve ici (mais n'oublions pas qu'il
s'agit peut-être d'un faux) incorporé à une armée à laquelle d'une certaine
manière il ouvre la voie. La logique protestataire individuelle est récupérée
par l'institution militaire ! Ça semble d'autant plus défendable
qu'Antiochus reçoit en échange de sa résistance thermique de l'argent et des
honneurs, qu'il accepte et qui lui montent à la tête - je suis ici de près le
texte de Dion Cassius - au point qu'il déserte et va rejoindre l'ennemi,
c'est-à-dire les Parthes. Voulait-il donc vendre à plus offrant son
insensibilité ? En aucune manière le texte de Dion Cassius ne justifie
l'hypothèse. Reste que sa désertion n'est pas une péripétie: en effet
l'empereur romain met comme condition à la fin de la guerre la livraison par
les Parthes d'Antiochus, ce qui eut lieu.
Si Antiochus n'était pas suspect d'avoir été un simulacre de cynique, on
pourrait interpréter sa désertion comme une manifestion de détachement et
d'indifférence, comme si être successivement d'un camp puis de l'autre
signifiait la conscience de la vanité de tout camp. Il aurait alors trouvé son
inspiration par exemple dans le comportement de Diogène tel que Laërce le
décrit en VI 29: "il louait également ceux qui s'apprêtaient à vivre dans la
compagnie desprinces et qui ne s'en approchaient pas". Antiochus qui se serait
apprêté à servir la cause romaine et qui s'en serait détourné...
Sont-ce des rêveries ? Qui sait ? La même Odile Goulet-Cazé qui en
1994 émet en traduisant Dion Cassius des réserves sur la valeur du cynisme
d'Antiochus était celle qui en 1986 dans L'ascèse cynique
comptait Antiochus au nombre des 81 Cyniques dont l'existence historique est
attestée. Il n'était donc pas alors un simple poseur.
Commentaires
Deux questions :
1° voulez-vous le texte grec de Dion (epitome 78, 19 1-2) ?
2° Où avez-vous lu que Goulet-Cazé émet des réserves sur le cynisme d'Antiochus en 94 ?
1) oui, avec plaisir !
2) c'est dans l'article du DPHA où elle met tant en relief le "jouait au philosophe cynique".
1/ Le texte est parti par e-mail.
2/ L'article du dictionnaire et le passage concernant Antiochus dans le répertoire des cyniques est identique. Du moins le début car elle s'appuie sur Dion Cassius 78 19. Ainsi, en 86 et 94, elle dit la même chose : il jouait au cynique. Ce qui est nouveau en 94 est la partie qui s'appuie sur 78 21 de l'histoire de Dion. Ne pensez pas que je cherche à enculer les mouches avec des détails, je fus juste étonné, (je croyais que vous aviez un autre texte en tête.)
Sur l'anecdote, je vous rejoins : j'ai du mal à concevoir un cynique motivant les troupes. Vous connaissez l'attitude de Diogène préparant la guerrre (Lucien, repris par Rabelais) La reprise d'un cliché de l'école cynique (se rouler dans le froid) éloigne l'anecdote d'une pratique sincère du cynisme. Pourquoi il déserte ? Parce qu'il s'attacha à Tidirate ? Affinité élective plus que politique ou philosophique ?
je serais plus prudent en ce qui concerne les 81 cyniques dont l'existence historique est attesté. Est-ce que Démonax n'est pas une invention de Lucien ? Sans compter tous ceux qui ne sont connus que par un tag dans une tombe...
Merci beaucoup.
Vos remarques précises permettent de poser le problème suivant - qui a une portée dépassant largement les cyniques bien sûr - : quels sont critères attestant de l'existence historique d'un cynique ? Dans le cas d'Antiochus, il semble qu'on veut dire que ça a été le nom d'un homme réel qui s'est fait passer pour un cynique, donc ç'aurait été plus logique de la part de Goulet-Cazé de le classer dans le troisième ensemble "personnages dont l'appartenance au cynisme est incertaine", sauf à penser que simuler le cynisme est un signe d'appartenance au cynisme...
Merci beaucoup.
Vos remarques précises permettent de poser le problème suivant - qui a une portée dépassant largement les cyniques bien sûr - : quels sont critères attestant de l'existence historique d'un cynique ? Dans le cas d'Antiochus, il semble qu'on veut dire que ça a été le nom d'un homme réel qui s'est fait passer pour un cynique, donc ç'aurait été plus logique de la part de Goulet-Cazé de le classer dans le troisième ensemble "personnages dont l'appartenance au cynisme est incertaine", sauf à penser que simuler le cynisme est un signe d'appartenance au cynisme...
Quant à Démonax, Goulet-Cazé en fait le maître de Lucien et lui accorde approximativement 100 ans de vie. Il paraît donc bien historique. Mais peut-être que Flaubert est aussi un personnage de Maupassant.