Marc-Aurèle: l'empereur-araignée ou d'une condamnation de la chasse, modèle de la guerre.
Par Philalèthe le jeudi 11 juin 2009, 18:07 - Stoïcisme - Lien permanent
Marc-Aurèle a écrit dans ses Pensées(X 10):
"Une araignée est très fière de chasser la mouche, d'autres le sont de chasser le lièvre, ou la sardine au filet, ou le sanglier, ou bien l'ours, ou le Sarmate. Ceux-là ne sont-ils pas des brigands, à bien examiner leurs pensées ?"
C'est la traduction d'Emile Bréhier, revue par Pierre Aubenque (in Les Stoïciens La Pléiade p.1225). Pierre Hadot préfère:
" Une araignée a pris une mouche; elle est toute fière. Un autre a pris un lièvre, un autre, une sardine, dans son filet, un autre, des sangliers, un autre, des ours, un autre, des Sarmates. Ne voilà-t-il pas des brigands, si tu examines leurs principes d'action ?" (Introduction aux Pensées de Marc-Aurèle p.412)
Hadot en fait deux commentaires, je passe sur le premier qui vise la forme ("Fronton lui avait (...) appris à introduire des images et des comparaisons dans ses sentences et ses discours, et il avait retenu la leçon"), en revanche le deuxième est proprement philosophique:
"Il s'agit donc de dénoncer les fausses valeurs, de voir les choses dans leur réalité nue et "physique". Les mets recherchés ne sont que du cadavre; la pourpre, du poil de brebis; l'union des sexes, un frottement de ventre (VI, 13, 1); la guerre que fait Marc Aurèle, une chasse analogue à celle de la mouche par l'araignée." (p.269)
Je suis gêné par l'ambiguïté du texte: qu'est-ce qui assure que dans
l'ensemble des brigands il y a aussi l'araignée ? Il semble en revanche
exclu que seule la chasse à l'homme soit anathémisée. Le brigandage ne
consisterait pas à transformer l'homme en bête mais à chasser un être vivant. A
dire vrai il est tentant d'inclure l'araignée dans les brigands à cause de la
fierté qu'elle a en commun avec les autres chasseurs (du moins si l'on suit la
traduction de Bréhier...)
Peut-on dire aussi comme le fait Hadot que le passage fait voir la guerre dans
sa réalité nue et physique ? Ce serait vrai si le texte se limitait à
naturaliser la conduite de l'empereur-guerrier mais il ne se contente pas de
cela: il jette le doute sur sa valeur morale. La réflexion ne réduit donc pas
quelque chose d'imaginairement bien à quelque chose de neutre, mais bien plutôt
l'identifie à quelque chose de réellement mal.
Paul Veyne ici me paraît plus exact quand il écrit:
"Marc-Aurèle se demandait s'il n'était pas par là infidèle aux dogmes stoïciens et si faire la guerre aux Sarmates n'était pas du brigandage: comme Sénèque à propos des gladiateurs, il déplorait platoniquement la folie humaine."(L'empire gréco-romain p.574)
Faire la guerre ne serait donc pas comme faire l'amour, manger ou porter un
vêtement de pourpre. Le frottement de ventre, l'ingestion de cadavres animaux,
le port de poils de brebis ne sont pas en soi en contradiction avec les dogmes
stoïciens - ce qui l'est, c'est seulement leur illégitime valorisation. En
revanche "le sage Marc-Aurèle procédait au-delà du Danube à ce qui s'appelle
chez nous un génocide." (ibid.).
J'aime chez Paul Veyne son goût des anachronismes et par là des rapprochements
iconoclastes et suggestifs.