Sénèque et les gladiateurs: l'opinion de Paul Veyne.
Par Philalèthe le mercredi 10 juin 2009, 16:51 - Sénèque - Lien permanent
Commentant la lettre VII à Lucilius, j'ai abordé la question de la position
de Sénèque vis-à-vis de la gladiature. Or elle est analysée longuement par
Paul Veyne dans Païens et charité chrétienne devant les gladiateurs
(in L'empire gréco-romain 2005).
Voici quelques extraits significatifs:
" A la différence de l'empereur (Marc-Aurèle), il ne s'ennuie pas aux spectacles de gladiateurs; au contraire, il y va pour son plaisir. Il admet comme tout le monde cette dérogation autorisée par la coutume, bien que le penseur en lui la condamne ou plutôt la déplore; ces combats ne sont pas précisément une oeuvre de pitié, écrit-il, le sang humain y coule. Mais enfin il va à l'ampithéâtre de lui-même, rien ni personne ne l'y force, il y va pour se divertir et ne songe pas à s'en cacher. (...) Sénèque voyant la mise à mort du gladiateur vaincu dans l'arène est comparable à un spectateur de corrida qui trouverait cruelle la mise à mort du taureau (je le suppose ami des bêtes), mais qui n'en aimerait pas moins voir des hommes courageux affronter des dangers réels. (...) Sénèque ne se prend pas pour un sage et sait qu'il n'en sera jamais un: ce n'est qu'un homme de la décadence qui travaille à s'améliorer. Lorsqu'il va voir des combats, il suit la coutume et son plaisir, il vit comme un membre de la société telle qu'elle est (et elle n'est pas parfaite, étant bâtie sur la "folie" quasi universelle), de même qu'il avoue être richissime, alors que l'or est une découverte du vice. De nos jours il stigmatiserait la "société de consommation" en continuant à consommer." (p.569-572)
Pour finir, une métaphore judicieuse à propos du stoïcisme:
" En exerçant son âme, on était censé parvenir un jour à faire de soi-même une espèce de scaphandrier qui traverserait le monde en un état de sécurité intérieure et d'autarcie." (p.573)
Commentaires
Permettez-moi une précision à propos du passage de P.VEYNE que vous citez sur Sénèque et les gladiateurs : il me semble me souvenir que Sénèque parle de la nausée ou de l'écoeurement qui l'envahissait vers midi lorsque les jeux commençaient.
J'ai lu cette remarque de Sénèque lui-même dans l'une de ses oeuvres, il y a quelques années et ses mots m'ont marquée. Je ne peux malheureusement vous en indiquer de mémoire la référence.
Laissons peut-être Sénèque s'expliquer lui-même...
Merci de votre précieux blog.
Merci !
Je ne trouve pas de référence dans les textes de Sénèque à l'écoeurement provoqué par le spectacle des gladiateurs. Sauf à me tromper, le seul passage où il évoque ce qu'il ressent va plutôt dans un autre sens; en effet dans la consolation à Helvia, sa mère, il écrit:
" Parfois nous allons à des jeux publics ou à des combats de gladiateurs, pour absorber notre esprit: au milieu même du spectacle qui nous distrayait, nous sentons poindre un regret qui nous bouleverse soudain."
Je précise que le regret n'est pas en rapport avec le spectacle mais vient perturber le plaisir pris au spectacle. En outre quelques passages défendent l'idée que le combat de gladiateurs est l'occasion de manifester la vertu du courage, c-à-d la capacité de résister sans faiblir aux dangers. C'est vrai que la lettre VII condamne l'assistance au spectacle qui a lieu aux arènes pendant l'entracte, lors de la pause de midi, mais comme Paul Veyne le rappelle, il ne s'agit pas d'un combat de gladiateurs mais de l'exécution de criminels. Certes d'autres passages condamnent ces spectacles, le texte-clé étant la lettre 95:
"L'homme, chose sacrée pour l'homme, on l'égorge de nos jours par jeu et passe-temps. L'instruire à infliger et recevoir des blessures était déjà impie mais voici qu'on le traîne devant le public, nu et désarmé, l'agonie d'un être humain suffisant à faire un spectacle."
Il semble donc que Sénèque n'a jamais mis sur le même plan le combat des gladiateurs qui étaient tous volontaires et l'exécution dans les arènes des condamnés à mort.
Je vous remercie beaucoup de votre réponse très précise et très référencée.
Vous avez sans doute raison pour la différence entre gladiateurs et condamnés à mort. Mais les gladiateurs étaient-ils plus "libres" que les "condamnés" à mort ? Sénèque a certainement dû y penser...
Je me méfie beaucoup des commentaires sur les philosophes, à la seule exception des commentaires des philosophes eux-mêmes sur les oeuvres et/ou la vie (cela doit être beaucoup plus rare) d'autres philosophes.
Je relirai la lettre VII et vous confirmerai ,si je le peux, mon erreur dans quelques temps.
Merci encore de votre réponse
Que voulez-vous dire par "plus libres que les condamnés à mort" ?
Quant aux commentaires des philosophes sur les philosophes, ils ne sont en général pas recommandés pour vraiment connaître les philosophes. Ainsi pour savoir vraiment qui était Platon ou Kant, on ne conseille pas de lire Nietzsche par exemple ou pour savoir vraiment qui était Wittgenstein, on ne recommande pas d'écouter ce qu'en disait Deleuze. On est plutôt porté à identifier les commentaires des philosophes sur les philosophes comme des expressions de leur propre philosophie..
On confie plutôt aux historiens de la philosophie la tâche d'introduire les lecteurs à la compréhension des philosophes.
Ceci ne veut pas dire qu'il n'y a pas des exceptions.
GLADIATEUR Définition du Grand Robert Nov.2001
1 Antiq. rom. Homme qui combattait l’arme à la main (le glaive, en particulier) dans les jeux du cirque.
Le mot est illustré par des citations de Racine, Carcopino et Claude Simon. Pour ce dernier : « (…) ces gladiateurs de l’Antiquité pourvus par dérision (pour que leur combat et leur mort aient quelque chose de comique, divertissant, injurieux) de la moitié d’une cuirasse, ou d’une seule jambière (…) ».
En ce qui concerne les historiens de la philosophie, comment accepter des commentaires d'historien(s) sur Marc Aurèle : de mémoire, et sommairement - homme médiocre se réfugiant dans l’écriture ?
Nietzsche a parfaitement compris la pensée de Kant.
Je préfère lire Nietzsche pour comprendre d’autres philosophes, même si je considère que ses jugements sont erronés ou partiaux à propos de Platon ou de Socrate par exemple, qu’un historien, un sociologue ou un psychologue (non-philosophes).
Les commentaires des philosophes sur d'autres philosophes ne sont pas seulement des expressions de leur propre philosophie ...
Pour comprendre les philosophes ou plutôt leur philosophie (mais c'est la même chose), il est préférable de lire leurs œuvres, ou bien, s’ils n’ont pas écrit, de lire les réflexions ou les jugements de leurs successeurs philosophes.
Considérez-vous D.LAERCE ou S.EMPIRICUS comme des philosophes ?
Je vous remercie beaucoup de votre dernière réponse.
Je considère Laërce comme un compilateur et Sextus Empiricus comme un philosophe sceptique: c'est une position de bon sens, ni personnelle, ni originale.
Quel historien a donc dit de Marc-Aurèle que c'est un homme médiocre se réfugiant dans l'écriture ? J'ai envie à cette occasion de dire comme les enfants: "c'est celui qui le dit qui l'est" :-)
Il me semble qu'un historien de la philosophie n'est pas un historien mais un philosophe de formation qui se fixe comme but de comprendre dans le détail une philosophie. Paul Veyne n'est pas à mes yeux un historien de la philosophie.
Quant aux sociologues, ce que Bourdieu a écrit sur Heidegger n'est quand même pas méprisable.
Je suis d'accord sur le fait que les commentaires des philosophes sur d'autres philosophes ne sont pas seulement des expressions de leur philosophie, ce sont aussi des références aux philosophes en question.
Impossible de me rappeler et de vous citer les sources concernant « l’historien » de Marc Aurèle: rapide référence ou note de bas de page lue dans un ouvrage oublié ?
Il y a bien entendu des exceptions à la règle, vous avez raison de le souligner. Et ces exceptions sont de taille et de si grande pointure! J.CHEVALIER (Histoire de la pensée), M. UNTERSTEINER (Les sophistes), G.GURVITCH (Sociologie et dialectique), sans oublier les poètes (ceux d’entres eux qui aiment la philosophie - ils sont assez rares - et en saisissent si bien un sens ou une lecture "d'un coup d'oeil" ou d'un trait: R.CHAR, J.BOUSQUET par exemple.
Je ne connais pas l’œuvre de BOURDIEU ni celle de HEIDEGGER, deux incontournables que je contourne pour l’heure sans grand regret.
Au moins nous quitterons-nous pour le moment sur deux points d’accord : D.LAERCE « compilateur » - la définition me semble très juste – et … P.VEYNE.
Merci beaucoup de vos réponses.