Les maîtres tiraient-ils réellement bénéfice de leurs esclaves ?
Par Philalèthe le vendredi 25 septembre 2009, 17:10 - Digressions - Lien permanent
Peter Singer écrit dans le chapitre 2 de Practical Ethics Equality and its implications (1993):
" Slavery prevents the slaves from satisfying these interests as they would want to; ant the benefits it confers on the slave-owners are hardly comparable in importance to the harms it does to the slaves" (p.23) - des extraits de l'oeuvre sont consultables ici
Je traduis: "L'esclavage empêche les esclaves de satisfaire leurs intérêts comme ils voudraient et les bénéfices qu'il apporte aux propriétaires d'esclaves sont à peine comparables en importance aux dommages qu'il cause aux esclaves"
Je pense alors que ni un platonicien, ni un cynique, ni un stoïcien, ni un
épicurien, ni un kantien, ni un sartrien (la liste ne prétend pas à
l'exhaustivité) n'accepteraient de reconnaître que l'esclave peut réellement
être bénéfique aux maîtres; il peut juste les aider à satisfaire des désirs
objectivement dépréciés par toutes ces doctrines. Singer ne paraît pas être
réservé sur la réalité du bénéfice gagné à rendre autrui esclave de soi. Il le
condamne non comme illusoire mais comme injuste.
Dois-je aller jusqu'à conclure que c'est un trait spécifique à l'utilitarisme
de penser qu'on peut tirer un bénéfice personnel réel de la domination d'autrui
?
Mais n'était-ce pas déjà l'opinion d'Aristote ?
Commentaires
Par ex si un esclave vous fait la cuisine (saine et équilibrée), cela satisfait un désir déprécié par les platoniciens etc.? Et si votre esclave vous enseigne les maths?
Plus généralement, pour à peu près n'importe quel objectif X pour lequel il est possible de recevoir de l'aide, on peut imaginer qu'un esclave soit forcé à vous aider à faire X. Cela implique-t-il que tout objectif qu'on peut atteindre avec de l'aide est un mauvais objectif?
Merci, Julien, de venir me rendre visite !
Si je ne me trompe pas, la première question revient à se demander si on ne peut pas envisager que l'esclave apporte un bénéfice réel quand le désir n'est pas déprécié; la deuxième si ce qu'on dit de l'esclave ne peut pas être dit de quiconque joue ce rôle d'aide pour atteindre un désir non déprécié.
Il me semble que cela revient à évaluer la valeur de la dépendance par rapport à autrui dans la satisfaction des désirs légitimes.
Les cyniques pour commencer mettent tellement haut l'autarcie que même ce type d'aide serait rejeté, d'abord parce que c'est une marque de faiblesse de la part de celui qui reçoit l'aide et ensuite parce qu'au fond un désir qui nécessite une aide pour être satisfait est un désir dont on doit se passer (on peut interpréter comme ça l'éloge que Diogène fait de la masturbation et son regret qu'on ne puisse pas satisfaire la faim d'une manière analogue, en se frottant l'estomac). Je ne crois pas que l'identité de celui qui aide soit décisive.
Si j'essaye de raisonner maintenant dans un cadre épicurien, c'est différent: pour certains désirs naturels et nécessaires, autrui est une aide naturelle (par exemple le désir de connaître la vérité ou le désir de manger etc) mais c'est le recours à l'esclave qui pourrait être condamné comme signe d'une dépendance par rapport aux valeurs des hommes ordinaires; en revanche c'est l'ami, c'est-à-dire ici l'alter ego, qui aidera et qui quand viendra son tour sera aidé.
Que penser des stoïciens ? Vaste question, à laquelle je vais encore donner une réponse bien trop rapide. Si je m'appuie sur la lettre 47 de Sénèque, je n'y trouve pas une condamnation de l'esclavage mais une condamnation de l'instrumentalisation des esclaves au service de désirs dépréciés et aussi une condamnation de la manière de voir les esclaves comme des êtres inférieurs. Dans ces conditions, c'est tout à fait en accord avec la doctrine de recevoir l'aide d'un esclave à condition qu'il soit identifié à un être aussi raisonnable que celui qui est aidé et à condition que le désir ne soit pas déprécié.
Pour résumer cette question trop complexe pour être élucidée ici, tout objectif qu'on ne peut atteindre qu'avec de l'aide (qu'elle soit celle de l'esclave ou de quiconque) est effectivement un mauvais objectif dans le cadre d'une vie cynique privée (il faudrait voir ce qu'il en est au niveau d'une conception cynique de la vie publique). Il faut cependant relever ici l'exception de l´éducation: les cyniques ne l'ont pas rejetée, en revanche ils ont attaqué la dépendance infantile par rapport au maître.
Sur cette question en général, je te renvoie au livre de Voelke (1961): Les rapports avec autrui dans la philosophie grecque d'Aristote à Panétius.
Si je comprends bien votre billet, l'activité servile ne peut satisfaire que des besoins que les écoles philosophiques mentionnées, déprécient par avance. Le recours à une main d'oeuvre libre ne changerait donc rien à la question. Peu importe que Trimalcion commande son banquet à un traiteur indépendant plutôt qu'à ses esclaves. Ce qui fait problème ce n'est pas l'esclavage, mais le banquet lui-même.
Juste une question à propos des cyniques : acquérir rien moins que Diogène comme esclave, lui confier l'éducation de ses enfants et la direction de sa maison, (DL, 6, 74) n'apporte donc que des satisfactions illusoires à Xéniade ?
Je crois avoir un peu répondu à votre attente dans le post 2 adressé à J. Dutant.
Ceci dit, il n'est pas si facile de séparer le banquet de l'esclavage. Pour justifier cette idée, je vais m'appuyer sur la lettre 47 de Sénèque, dont voici un extrait significatif de ce que j'ai en tête:
" Nous sommes étendus sur nos lits de festin: cet esclave essuie les crachats; cet autre, accroupi, ramasse les déjections des convives pris de vin. Cet autre encore découpe des oiseaux rares; sa main experte, passant par une suite de mouvements précis du bréchet au croupion, secoue au bout du couteau les aiguillettes. C'est un malheureux dont la vie a pour but de débiter convenablement de la volaille: mais l'homme qui dresse à un tel métier dans l'intérêt de son plaisir n'est-il pas vraiment plus à plaindre que celui qui subit ce dressage par nécessité ?" (Ed. Veyne p.705)
Certes Sénèque condamnerait identiquement celui qui paierait ceux qui le servent, mais l'esclavage, en tant que main d'oeuvre abondante et bon marché, maximalise le risque de satisfaire ses désirs au-delà de ce qu'il est bon de faire. Bien sûr une quantité d'argent assez grande pour acheter sans fin les services d'autrui fait courir le même risque. Dit autrement, l'esclavage en tant qu'institution sociale favorise l'esclavage par rapport à tous les plaisirs possibles. D'ailleurs dans cette lettre, c'est seulement, comme je l'ai déjà dit, ce dernier esclavage que Sénèque dénonce. L'institution de l'esclavage, il ne la réprouve pas, mais ce qu'il rejette, c'est une manière fausse de l'interpréter, précisément croire que les esclaves sont humainement inférieurs aux maîtres (alors qu'ils ne le sont que socialement) - on trouve en Diogène Laërce VI 28 un passage relatif à Diogène le Cynique qui va dans cette direction:
" Il allait jusqu'à admirer les esclaves qui, voyant leurs maîtres manger goulûment, ne volaient rien de ce que ceux-ci mangeaient" (éd. Goulet-Cazé p.710)
Quant aux cyniques, ils approuvent la dépendance par rapport à un maître cynique, dans la mesure où ce maître conduit son élève à l'autarcie. Cf par exemple Diogène Laërce VI 6:
" Interrogé (il s'agit d'Antisthène) sur le profit qu'il avait retiré de la philosophie, il répondit: "Être capable de vivre en compagnie de soi-même"" (éd Goulet-Cazé p. 685)
Il me semble que pour les cyniques le seul esclave (socialement) dont on ait besoin est celui qui aura comme fonction de nous apprendre à vivre sans esclaves, c'est-à-dire librement (éthiquement). "Vends-moi à cet homme, il a besoin d'un maître" dit Diogène en apercevant Xéniade (DL VI 74)