Tournier et la bêtise de Pascal.
Par Philalèthe le samedi 17 octobre 2009, 15:43 - Digressions - Lien permanent
Dans son Bréviaire de la bêtise (2008), Alain Roger défend la thèse que l'aphorisme, fait pour déjouer l'enlisement dans le système, court le risque d'être un nouvel exemplaire du type qu'il traque, précisément la bêtise. A l'appui de son propos, il cite alors p.37 (Gallimard Bibliothèque des idées) ce passage du Vent Paraclet (1978) de Michel Tournier:
" Notre bêtisier favori s'appelait les Pensées de Pascal où nous lisions en pouffant que la peinture est une entreprise frivole puisqu'elle consiste à reproduire imparfaitement des objets déjà dépourvus de valeur par eux-mêmes, que la traduction d'un texte étranger est sans problème puisqu'il suffit de remplacer chaque mot par le mot français correspondant, que la face du monde aurait été changée si le nez de Cléopâtre eût été plus court, que les vérités mathématiques sont moins certaines que les affirmations de la foi puisqu'elles n'ont jamais suscité de martyrs, et autres paris stupides que Flaubert n'aurait pas osé mettre dans la bouche de M.Homais, de Bouvard ou de Pécuchet."
Pourtant prompt à dénicher son ennemie, Roger n'émet pas une seule réserve
sur cette façon de lire Pascal (peut-être symptomatique du fait que notre
culture universitaire ne nous a pas donné beaucoup le choix entre le mépris et
la vénération...).
Confirmant le cliché (bête ?) qu'on est toujours l'imbécile de quelqu'un, je
serais pourtant enclin à juger éminemment bête qui pouffe de rire en lisant
Pascal... Ce qui d'ailleurs renforce une des thèses de Roger, que bêtise
n'exclut pas instruction, même forte.
Commentaires
Est-ce parce que c'est Pascal (ou quelque autre grand philosophe) qu'il ne faut pas pouffer ou parce que, de manière plus générale, et conformément au précepte de Spinoza, il ne faut pas railler (ni déplorer ni haïr) mais comprendre?
Je n'avais pas en tête Spinoza, c'est parce que c'est Pascal. Rire avec Pascal est possible, rire de Pascal peut se concevoir mais dans le contexte ça semble signer l'appartenance à une secte philosophique qui s'imagine définitivement au-delà d'un certain niveau de compréhension; ça ne veut bien sûr pas dire que je condamne le fait qu'on rie de quelqu'un ! Mais c'est un peu fort de café d'identifier Pascal à Homais... Ça serait aussi bête de ne pas rire d' Homais comme s'il s'agissait de Pascal. C'est quelque chose comme le sens des valeurs différenciées (tout ne se vaut pas, non ?).
Ça me semble différent de l'attitude consistant à se dire: "et si on lisait Pascal comme on lit Bouvard et Pécuchet ?" Le "comme", en marquant l'expérimentation, fait toute la différence.
J'ajoute qu'on ne trouve pas chez Pascal de condamnation du rire: cf par exemple fragm.472 (Le Guern): "On ne s'imagine Platon et Aristote qu'avec de grandes robes de pédants. C'étaient des gens honnêtes et comme les autres, riant avec leurs amis." Maintenant on peut se demander si Aristote pouffait de rire avec ses amis en lisant Platon. Peut-être ("je mets en fait que si tous les hommes savaient ce qu'ils disent les uns des autres, il n'y aurait pas quatre amis dans le monde " fr. 655) mais c'était Aristote...Il avait les moyens d' "homaiser" Platon :-)
J'ajoute: je comprendrais quelqu'un qui dirait: "c'est bête de s'interdire de rire de Pascal"; quand on commence à lire un auteur, on n 'exclut pas qu'on puisse rire de lui; mais une fois qu'on l'a lu, il se peut qu'on trouve bête que certains rient de lui. En somme, rire de Pascal comme potentialité mais jamais actualisable. J'admets aussi que toutes les lectures ne se valent pas, il y en a de meilleures que d'autres etc.