Dans quelle mesure peut-on attribuer à Wittgenstein une éthique d'inspiration stoïcienne ?
Par Philalèthe le mercredi 4 novembre 2009, 18:22 - Wittgenstein - Lien permanent
Il est courant de rapprocher l'éthique implicite de Wittgenstein du stoïcisme. Ainsi, parmi d'autres, Mathieu Marion dans son Introduction au Tractatus logico-philosophicus (Puf 2004), après avoir exclu la possibilité d'un rapprochement autant avec une éthique formelle (Kant) qu'avec une éthique conséquentialiste, écrit:
" La position de Wittgenstein, qui s'apparente au stoïcisme, a été très bien
résumée par son ami Paul Engelmann:
" Si je suis malheureux et que je sais que ce malheur reflète un décalage
marqué entre moi-même et la vie telle qu'elle est, je n'ai rien résolu; je
serais égaré et ne retrouverais jamais mon chemin hors du chaos de mes émotions
et de mes pensées tant que je n'aurais pas atteint la vision suprême de ce
décalage comme n'étant pas la faute de la vie telle qu'elle mais de moi-même
tel que je suis." (p.119)
Ce passage de M. Marion n'est qu'un prétexte à ma réflexion et n'est en
aucune manière une critique des pages qu'il consacre à "l'éthique"
wittgensteinienne. En effet je souhaite juste souligner l'immense différence
qui sépare le stoïcisme de cette manière de voir wittgensteinienne.
En effet si les Stoïciens s'efforcent de vouloir le monde tel qu'il est, c'est
qu'ils ont des croyances métaphysiques qui identifient le monde à un système
rationnel. L'effort psychologique de transformation de soi repose aussi sur la
certitude que le monde en tant que système rationnel est accessible à la raison
humaine.
Or, le Tractatus d'une part ne reconnaît pas d'autre nécessité que la nécessité
logique (en revanche la nécessité physique est un élément-clé du stoïcisme et
justifie par exemple la divination), d'autre part détache radicalement le monde
en tant qu'ensemble de tous les faits de toute valeur. La pensée ne peut que se
faire une image de faits sans nécessité ni valeur.
Dans ces conditions, l'éthique est complètement privée des fondements
métaphysiques et des justifications épistémologiques qui dans le système
stoïcien la soutiennent.
On peut faire l'hypothèse que le texte religieux, précisément les Evangiles, à
travers entre autres la lecture qu'en a faite Tolstoï, a tenu lieu
psychologiquement s'entend de métaphysique pour l'homme Wittgenstein en tant
qu'il s'est efforcé dans sa vie de vivre stoïquement. Je précise que
Wittgenstein n'a jamais identifié le texte religieux à une super-science (il
dénonce précisément cela sous le nom de superstition) mais à quelque chose
comme un appel à vivre avec d'autres d'une certaine manière, appel qui ne peut
être en aucune cas contesté par la connaissance du réel ni par des éthiques
prétendument fondées sur la raison.
Reste quand même un problème psychologique: le texte religieux, révisé ainsi à
la baisse, peut-il motiver des efforts ?
Commentaires
Patrick
Je précise que Wittgenstein n'a jamais identifié le texte religieux à une super-science (il dénonce précisément cela sous le nom de superstition) mais à quelque chose comme un appel à vivre avec d'autres d'une certaine manière, appel qui ne peut être en aucune cas contesté par la connaissance du réel ni par des éthiques prétendument fondées sur la raison.
Reste quand même un problème psychologique: le texte religieux, révisé ainsi à la baisse, peut-il motiver des efforts ?
Hervé
Ta question suppose qu'il est difficile d'utiliser un texte religieux sans croire _d'abord_ en l'existence de Dieu. Mais pour Wittgenstein, il n'est pas plus nécessaire de croire en Dieu pour ensuite vivre selon des préceptes évangéliques, qu'il n'est requis pour un enfant de croire en l'existence des livres, des sièges, avant de les utiliser. Cf "De la certitude", 476.
Il semblerait que Wittgenstein ne fasse pas de différence entre les textes littéraires et les textes religieux dans leur utilisation éthique, mais :
- Comment savons-nous que les croyants n'utilisent pas, par exemple les récits évangéliques, de cette façon, les diverses tentatives "rationalisantes" d'élever la religion au statut de super-science n'arrivant _qu'après coup_ ?
- Ne trouvons-nous pas des motifs d'action dans des textes littéraires indépendamment de l'existence ou de l'existence de leurs personnages ?
- Enfin, si je puis me permettre, ton intérêt pour les stoïciens n'est-il pas au moins relativement indépendant de leur métaphysique ?
Merci, Hervé, de me donner la réplique !
Je sais bien que Wittgenstein donne aux textes religieux une autre fonction que celle de dire la vérité et je suis d'accord avec toi sur le fait qu'il semble (car aucun texte ne le dit, je crois, explicitement) conférer un pouvoir identique au texte religieux et au texte romanesque. C'est ce que j'appelais la révision à la baisse de la valeur du texte religieux. Et je suspecte qu'une telle révision rend peu probable mais pas impossible l'efficacité psychologique du texte.
Quant au texte de Über Gewissheit auquel tu fais allusion, si on le lit en entier, on est plus porté à identifier la question de l'existence de Dieu à celle de l'existence de la licorne qu'à celle de la chaise:.
"L'enfant n'apprend pas que les livres existent, que les fauteuils existent, etc - il apprend à aller chercher des livres, à s'asseoir dans des fauteuils, etc. Plus tard, bien sûr, viennent des questions à propos de l'existence: "Y a-t-il des licornes ?" et ainsi de suite. Mais une telle question n'est possible que parce que, en règle générale, aucune autre ne se présente qui lui corresponde (je crois qu'ici le texte est mal traduit; en effet l'allemand dit " aber so eine Frage ist nur möglich, weil in der Regel keine ihr entsprechende auftritt"; je ne sais pas si tu lis l'allemand mais si c'est le cas, tu vois que la traduction rajoute un "autre" qui n'existe pas dans le texte original, l'erreur de traduction est d'après moi la mauvaise compréhension de ce à quoi renvoie keine (aucune); ce dernier mot qualifie non la question (die Frage) mais l'existence (die Existenz) que Wittgenstein vient de mentionner; il faut donc traduire et c'est beaucoup plus intelligible: Une telle question n'est possible que parce que, en règle générale, aucune (existence) ne se présente qui lui (à la question) corresponde). En effet comment sait-on comment on est censé se convaincre de l'existence de la licorne ? Comment a-t-on appris la méthode qui nous permet de déterminer si quelque chose existe ou non ?" (trad. Danièle Moyal-Sharrock p.135)
Ce texte donc, contrairement à ce que tu suggères, met en évidence la différence radicale qu'il y a entre la réalité des choses qui nous entourent et que nous percevons de celle, hypothétique, de la licorne-Dieu.
Concernant la lecture que les chrétiens en règle générale font des Évangiles, je serais porté à dire qu'ils sont passés d'une lecture littérale à une lecture symbolique, mais cette dernière ne revient pas à identifier le texte à une fiction enthousiasmante.
Je suis d'accord: un texte littéraire, comme un film, peut motiver des conduites (on peut essayer de vivre comme Ulrich par exemple), on peut dans la même perspective imiter le Christ mais le mettre sur le même plan qu' Ulysse relativise beaucoup son enseignement.
Quant à la dernière question, j'aimerais bien avancer un peu dans sa solution: que garder du stoïcisme, une fois rejetées leur métaphysique, leur physique, leur anthropologie, enfin tout ce qui pour eux justifiait leur éthique ?
J'ai peut-être (trop ?) tendance à rapprocher Wittgenstein de Pascal d'une manière qui ne les satisferait peut-être ni l'un ni l'autre : pas d'autre façon de croire en Dieu que d'adopter une pratique ou un ensemble de pratiques, i.e. s'agenouiller, prier, aimer son prochain etc.
- Merci pour ta traduction du 476 qui, en effet, confère plus d'intelligibilité au texte. Il est alors possible de reformuler ainsi la pensée de Wittgenstein : Si nous nous posons la question de l'existence des licornes, c'est parce que nous pouvons imaginer une licorne sans qu'aucune existence ne corresponde à la question.
- Dieu deviendrait une licorne si nous mettions sur le même plan l'existence des chaises et l'existence de Dieu. Or, c'est précisément ce que Wittgenstein ne veut pas. Il souhaite situer le christianisme sur un tout autre plan que celui des faits.
Cf les "Remarques mêlées", p. 43, TER, trad. Gérard Granel :
"Le christianisme ne se fonde pas sur une vérité historique, il nous donne un récit (historique), et dit : maintenant crois ! Non pas : accorde à ce récit la foi qui convient à un récit historique, mais : crois quoi qu'il arrive, _ce qui ne peut être que le résultat d'une vie_ (c'est moi qui souligne !). Tu as là un récit - Ne te comporte envers lui comme envers les autres récits historiques ! Donne-lui une place toute autre dans ta vie. - Il n'y a rien là de paradoxal !"
Le plus étonnant est que, bien qu'il distingue le récit évangélique du domaine des simples faits, qu'il ne mette pas sur le même plan l'existence des fauteuils et celle de Dieu, Wittgenstein, dans les deux cas, ne reconnaît pas de rôle premier au savoir.
Cf "De la certitude", 477 : (...) "Pourquoi le jeu de langage devrait-il reposer sur un savoir ?"
- Bien d'accord pour dire qu'au moins de nombreux chrétiens sont passés d'une lecture littérale à une lecture symbolique des évangiles. Or, si l'on entend par lecture symbolique une lecture qui ne croit pas qu'il s'agisse d'une description des faits, mais d'une façon de parler importante pour notre vie, quelle différence subsiste-t-il entre la lecture symbolique et celle de Wittgenstein ?
Par ailleurs, si quelqu'un donne par sa vie chair et sang à un personnage, que ce soit Ulrich ou Jésus, peut-il, à un moment ou à un autre, se dire : oui mais, ce n'est _qu'_une fiction ?
- Concernant Wittgenstein et Pascal, une différence majeure apparaît: la pratique que Pascal recommande est un moyen d'accéder à la connaissance de l'existence de Dieu. Or, dès le Tractatus, il est clairement établi que la pensée ne peut connaître que les faits (die Tatsachen).
- Complètement d'accord avec toi sur le point 3. Concernant le passage 477, l'idée est en effet que ce n'est pas nécessaire de disposer d'un savoir pour s'orienter pratiquement dans le monde (la référence aux fauteuils, aux livres en 476 et celle à l'explication ostensive en 477 justifient ce contexte mondain); plus exactement, en termes génétiques, on pourrait dire que c'est une fois qu'on dispose de multiples jeux de langage qui n'ont pas été conditionnés par l'apprentissage d'un savoir qu'on est alors en mesure de participer aux jeux de langage par lesquels les divers savoirs sont transmis - on peut voir ça comme l'interprétation wittgensteinienne et positive de ce que Descartes dénonçait comme écart primitif par rapport à la vérité -
- J'entendais par lecture symbolique de la Bible une lecture qui, sans prendre le texte au premier degré, lui reconnaît une valeur sacrée, une vérité supérieure etc, toutes choses qu'on ne reconnaît pas sauf métaphoriquement au texte littéraire. Dit autrement, la lecture symbolique trie le bon grain de l'ivraie et le bon grain correspond précisément à quelque chose comme le Réel. Quant à celui qui donne par sa vie chair et sang à un personnage, c'est sans doute parce qu'il peut distinguer le caractère fictif du personnage particulier du caractère potentiellement réalisable du type dont le personnage est un exemplaire. On a alors en vue non pas l'existence passée d'un personnage sacré mais l'existence possible d'un type d'homme. Mais à perdre le sacré, on se retrouve avec une pluralité de types, des discussions et des incertitudes sur le meilleur d'entre eux.