Le concept wittgensteinien de "jeu de langage" comme médiation entre Pierre Hadot et les philosophes antiques.
Par Philalèthe le jeudi 5 novembre 2009, 15:51 - Wittgenstein - Lien permanent
Dans la préface (2004) que Pierre Hadot écrit en vue de présenter ses articles sur Wittgenstein, on lit:
" L'analyse, on peut dire révolutionnaire, du langage, qui est développée dans les Investigations philosophiques, a provoqué alors, je dois dire, un bouleversement dans mes réflexions philosophiques. Toutes sortes de perspectives nouvelles s'ouvraient aussi à moi dans mon travail d'historien de la philosophie. Je découvris brusquement cette idée capitale de Wittgenstein, qui me semble indiscutable et a des conséquences immenses : le langage n'a pas pour unique tâche de nommer ou de désigner des objets ou de traduire des pensées, et l'acte de comprendre une phrase est beaucoup plus proche que l'on ne croit de ce que l'on appelle habituellement: comprendre un thème musical. Exactement, il n'y avait donc pas "le" langage, mais des "jeux de langage", se situant toujours, disait Wittgenstein, dans la perspective d'une activité déterminée, d'une situation concrète ou d'une forme de vie. Cette idée m'a aidé à résoudre le problème qui se posait à moi, et d'ailleurs à beaucoup de mes collègues, celui de l'incohérence apparente des auteurs philosophiques de l' Antiquité. Il m'est apparu alors que la principale préoccupation de ces auteurs n'était pas d'informer leurs lecteurs sur un agencement de concepts, mais de les former: même les "manuels" (comme celui d'Épictète) étaient des recueils d'exercices. il fallait donc replacer les discours philosophiques, dans leur jeu de langage, dans la forme de vie qui les avait engendrés, donc dans la situation concrète personnelle ou sociale, dans la praxis qui les conditionnaient ou par rapport à l'effet qu'ils voulaient produire. C'est dans cette optique que j'ai commencé à parler d'exercice spirituel, expression qui n'est peut-être pas heureuse, mais qui me servait à désigner, en tout cas, une activité, presque toujours d'ordre discursif, qu'elle soit rationnelle ou imaginative, visant à modifier, en soi ou chez les autres, la manière de vivre et de voir le monde." (p.11 Vrin)
Cette dissociation entre agencer des concepts et former peut être questionnée: peut-on former quelqu'un sans la cohérence conceptuelle comme condition nécessaire ? L'apprentissage de l'agencement cohérent des concepts n'a-t-il pas une dimension formatrice (par exemple au sens où il faut exercer des qualités intellectuelles et morales pour mener à bien un tel agencement) ?
Commentaires
Je crois que Hadot en suivant ici Wittgenstein sous estime le poids de la vérité et de l'exigence de conformité à la nature ultime des choses dans la formation et l'éducation, ce qu'il ne fait pas toujours me semble-t-il ?
On peut concevoir un traité d'éducation qui suivrait le Tractatus et qui en un sens enseignerait la nature ultime des choses (combinaisons d'objets simples dont les propositions élémentaires sont les images) mais il faudrait quand même se résoudre à ce qu'un tel traité n'enseigne que des propositions privées de sens (dans la mesure où elles ne seraient pas des images de faits) et reste muet sur les questions ultimes.
Quant à Hadot, j'ai l'impression qu'il a des convictions métaphysiques fortes (dans ses entretiens, j'ai cru comprendre qu'il y a un fil directeur qui relie un engagement chrétien originel à son intérêt pour le stoïcisme) et je me demande s'il ne conçoit pas au fond les jeux de langage auxquels il se réfère comme des techniques de persuasion destinées par une modification de soi à ouvrir les yeux sur la réalité d'une transcendance.
Mais j'avance avec beaucoup d'imprudence sans doute.