Est-il donc vain de vouloir le bonheur ?
Par Philalèthe le mercredi 25 novembre 2009, 15:01 - Philosophie antique - Lien permanent
Jon Elster conclut son article intitulé States that are essentially by-products -1983- (Le laboureur et ses enfants -1986-) par les lignes suivantes:
" On dit que les bonnes choses de la vie sont gratuites : en fait, on pourrait dire que les bonnes choses de la vie sont des effets essentiellement secondaires " (p. 98 de l'édition française)
S'il a raison, les philosophes antiques se sont trompés, qui faisaient des "bonnes choses de la vie" la fin de leur éthique. Comme se tromperait également toute philosophie qui ferait du bonheur une fin de l'activité humaine. La condition nécessaire d'obtention des "bonnes choses" en question serait de ne pas les viser mais de viser très sérieusement, on pourrait dire de tout son coeur, les fins qui, une fois atteintes, produisent lesdites "bonnes choses".
Dans l'ensemble des philosophies hellénistiques, on doit pourtant mettre à part le scepticisme car il semble bien que le bonheur ait été atteint par hasard:
" En fait il est arrivé au sceptique ce qu'on raconte du peintre Apelle. On dit que celui-ci, alors qu'il peignait un cheval et voulait imiter dans sa peinture l'écume de l'animal, était si loin du but qu'il renonça et lança sur la peinture l'éponge à laquelle il essuyait les couleurs de son pinceau ; or quand elle l'atteignit, elle produisit une imitation de l'écume du cheval. Les sceptiques, donc, espéraient aussi acquérir la tranquillité en tranchant face à l'irrégularité des choses qui apparaissent et qui sont pensées, et, étant incapables de faire cela, ils suspendirent leur assentiment. Mais quand ils eurent suspendu leur assentiment, la tranquillité s'ensuivit fortuitement, comme l'ombre suit un corps." (Sextus Empiricus Esquisses pyrrhoniennes I, 12, 28-29 trad. Pellegrin Points p.71)
Il faut faire cependant deux réserves: d'abord, c'est de l'échec d'une entreprise que naît l'effet essentiellement secondaire (alors qu'Elster se centre plutôt sur les effets essentiellement secondaires des succès); ensuite l'effet secondaire en question ayant eu lieu au stade de la découverte de la philosophie en question, la doctrine qui en naît est présentée comme ayant, elle, comme effet principal et intentionnel les "bonnes choses de la vie" (dans la mesure où on peut interpréter non dogmatiquement l'expression en question).
Commentaires
Il me semble que l'idée se rapproche de ce qu'on appelle le « paradoxe de l'hédonisme ».
Je crois avoir remarqué (je vais vérifier) des versions antiques de ce paradoxe.
En effet.
On trouve dans l'Ethique à Nicomaque X 4 cette phrase qui va dans la même direction:
" Le plaisir achève l'acte, non pas comme le ferait une disposition immanente au sujet, mais comme une sorte de fin survenue par surcroît, de même qu'aux hommes dans la force de l'âge vient s'ajouter la fleur de la jeunesse"
La fleur de la jeunesse est un effet essentiellement secondaire.
Bonjour,
Oui, c'est le grand paradoxe de toute philo zen; j'espère pouvoir discuter avec vous de ce problème (privée d'internet en ce moment).
Pour revenir à Descartes, j'ai l'impression qu'il redoute d'être manipulé. Mais c'est une conviction intime; je manque d'arguments; à plus tard.
Descartes redoute d'avoir été, sinon manipulé, du moins induit en erreur. Mais c'est justement afin de se débarrasser des effets inconscients d'une telle mauvaise instruction (et aussi des effets de la confiance dans les sens) qu'il se contraint à douter en imaginant le truc du Malin Génie. Le texte de Méditation II est clair sur ce point: " Mais ces remarques ne suffisent pas encore, il faut que je prenne soin de m'en souvenir ; inlassablement en effet reviennent les opinions accoutumées, et elles s'emparent de ma crédulité, qu 'un long usage et le droit que donne la familiarité leur ont comme asservie, et presque malgré moi. Et je me désaccoutumerai jamais d'y consentir et de m'y fier, tant que je les supposerai telles qu'elles sont effectivement, à savoir en quelque façon, bien sûr douteuses, comme cela vient d'être montré, mais néanmoins fort probables, et telles qu'il est beaucoup plus conforme à la raison de les croire que de les nier. C'est pourquoi, je crois, je ne ferai pas mal si, la volonté entièrement convertie au parti opposé, je me trompe moi-même et feins pour quelque temps que ces opinions sont tout à fait fausses et imaginaires, jusqu'à ce que, enfin, les poids des deux sortes de préjugés ayant été pour ainsi dire rendus égaux, aucune mauvaise habitude ne détourne plus mon jugement de la perception correcte des choses." (Trad. M. Beyssade 1990)
Dans Méditation VI, il va dans le même sens en présentant ainsi sa deuxième raison de douter de l'existence des choses matérielles:
" La seconde était que, puisque j'ignorais encore, ou que du moins je feignais d'ignorer, l'auteur de mon origine, l'auteur de mon origine etc"
Va dans le même sens dans les Réponses aux cinquièmes objections la métaphore de la "personne qui, pour redresser un bâton qui est courbé, le recourbe de l'autre part" (éd Alquié TII p.790). N'a-t-on pas ici un effet essentiellement secondaire ? Il faut faire l'effort de courber le bâton pour l'avoir finalement droit.
Pour en revenir au concept d'engagement préalable que vous jugez bien convenir à la démarche cartésienne, je suis dubitatif: en effet au sens où Elster l'emploie (precommittment cf p.102 in Le laboureur et ses enfants), il désigne un dispositif contraignant imaginé par le sujet et destiné à permettre au sujet d'avoir une attitude rationnelle alors que par lui-même il ne l' aurait pas. L'exemple est l'attitude d'Ulysse qui se fait enchaîner car il sait qu'il ne pourra pas résister aux sirènes. Or, je crois comprendre - mais vous m'aiderez à fortifier ma compréhension - que ce dispositif fait nécessairement intervenir les autres et plus généralement le monde extérieur. Or, Descartes parvient seul à arriver au doute radical parce qu'il s'est rationnellement manipulé à cette fin. Mais je ne tiens pas à garder à tout prix ce concept de manipulation pour caractériser une partie de la progression de Méditation I.
Bonjour,
C'est difficile de vous répondre. En fait, Descartes induit en lui une "fausse" croyance"; il est parfaitement conscient de cela. Je suis d'accord avec vous. Or pour Elster, l'engagement préalable est un acte conscient et volontaire. La "feinte" pourrait-elle être considérée comme un effet essentiellement secondaire ? Laissez-moi réfléchir (Internet devrait fonctionner jeudi soir !).
LH
Jon Elster définit ainsi les effets essentiellement secondaires:
" Ce sont des états que l'on ne peut jamais atteindre par l'intelligence ou la volonté, car le fait même d'y essayer interdit de réussir (...) Puisque certains de ces états sont utiles ou souhaitables, il est souvent tentant d'essayer de les atteindre - bien que la tentative soit vouée à l'échec." (ibid. p.18)
Dans ces conditions, la feinte n'est pas un effet essentiellement secondaire. Tout au contraire, ça n'a pas de sens de dire "j'ai feint mais je n'avais pas l'intention de feindre" (alors qu'on peut dire: "je suis admiré mais je n'avais pas l'intention d'être admiré"). Feindre et vouloir feindre me paraissent généralement substituables l'un à l'autre. Si on dit de quelqu'un qu'il fait semblant inconsciemment, on suppose que l'intention est réelle mais inaccessible au sujet.
Rebonsoir,
Bon, nous sommes d'accord. La feinte est un acte conscient chez Descartes. Mais pourquoi ne voyez-vous pas dans cette tentative une entreprise rationnelle ?
Par contre, (contre ce volontarisme cartésien), Elster montre bien qu'il y a certaines limites dans la rationalité ("rationalité limitée"). Certes, je pourrais feindre de ne pas être timide en exagérant mon comportement...Chez Elster, il y a l'idée, je crois, de montrer les limites des forces de la volonté et de l'intelligence ! C'est zen dans l'attitude.
A jeudi (ce sont mes limites
d'installation...).
LH
Où avez-vous lu que je ne vois pas dans la feinte une entreprise rationnelle ? Elle a au moins une rationalité instrumentale au sens où Descartes s'en sert pour atteindre la vérité.
Bonjour Patrick,
En fait, je ne vois pas où vous voulez en venir ! Je veux simplement montrer quelle est la lecture que fait Elster de Descartes. Pour sortir de cette forme de rationalité limitée, Elster préconise "l'engagement préalable" ! A partir de là, beaucoup de choses s'éclairent quant au mécanisme de la décision ! Voir mes oeuvres de jeunesse...
Ma foi, je dois alors lire vos oeuvres de jeunesse :-)
Reste qu' Elster donnant comme condition de l'engagement préalable que "la décision prise à l'instant t doi(ve) avoir pour effet d'établir un processus causal dans le monde extérieur" (c'est la condition 3 p.109), il faut m'expliquer en quoi Descartes établit par la feinte dont nous parlons (précisément le recours au malin génie) un processus causal dans le monde extérieur. Autrement dit, comment réduire Descartes à Ulysse ? C'est l'objet de notre échange, non ? Vous tenez que c'est justifié, moi non.
Bon, si vous avez de l'humour c'est parfait. C'est pourquoi, je m'entends bien avec moi_même.
Je ne réduis pas Descartes à Ulysse ! Une question: Ulysse fait-il preuve de rationalité ou est-il un cas "d'incontinent"?
je relirai vos objections quand la clarté sera en moi! Il faut que je progresse; mais je suis actuellement débordée.
Vous me direz un jour où faire passer la limite entre la bonne entente avec soi-même et l'auto-satisfaction :-)
Ulysse fait preuve de rationalité en maîtrisant rationnellement son irrationalité: prévoyant qu'il va céder aux sirènes, il se fait attacher. C'est un engagement préalable où la condition 3 est respectée.
Bonsoir,
Jamais d'auto-satisfaction ! Je suis comme Descartes: j'essaie de me persuader en ce qui concerne la nature de mes arguments.
A propos d'Ulysse, on peut dire que la rationalité (de second ordre) consiste à se projeter dans le futur... Plus tard, je poursuivrai l'analyse.
A plus,
LH
Bonjour,
Je viens de relire les commentaires. En fait, il y a une chose qui n'est pas claire pour moi dans votre analyse: "les effets secondaires" ne découlent pas uniquement des "succès"; "ne pas pouvoir dormir ", "être spontané",par exemple sont des échecs de la volonté. Donc on peut obtenir ces états là uniquement comme effets secondaires. Bien-sûr, on peut aller plus loin que J. Elster, notamment avec l'idée de désir de "second ordre".
LH
Le plus simple est de reprendre les premières lignes de l'article:
"certains états mentaux et sociaux semblent avoir pour propriété de ne pouvoir se réaliser qu'en tant qu'effets secondaires d'actions entreprises à d'autres fins."
Donc la condition de l'effet essentiellement secondaire est nécessairement une action réussie. Certes les effets essentiellement secondaires ne sont pas toujours "utiles ou souhaitables" (cf commentaire 6). Ils ne sont jamais identifiables à des échecs de la volonté (qu'ils soient utiles ou non, souhaitables ou non) mais à des limites de la volonté (je réussis à faire ce que j'entreprends mais il y a des buts que je ne peux atteindre qu'à condition de ne pas chercher à les atteindre).
Bonsoir,
Oui; j'ai compris. Les effets secondaires sont toujours couronnés de succès. Mais ce qui est paradoxal, c'est de les obtenir de cette manière là; OK !!