Wittgenstein, Nef / Nietzsche
Par Philalèthe le mercredi 9 décembre 2009, 15:04 - Wittgenstein - Lien permanent
Wittgenstein écrit :
" 126. La philosophie se contente de placer toute chose devant nous, sans
rien expliquer ni déduire - Comme tout est là, offert à la vue, il n'y a rien à
expliquer. Car ce qui est en quelque façon caché ne nous intéresse pas.
On pourrait aussi appeler "philosophie" ce qui est possible avant
toute nouvelle découverte et invention." (Recherches
philosophiques p.88 Gallimard)
Je n'ai pas l'intention d'identifier Frédéric Nef à un philosophe wittgenstein ("je suis un platoniste particulariste et possibiliste" dit-il de lui dans son dernier livre p.206). Cependant, encore une fois, je trouve dans cette oeuvre un passage qui fait écho aux lignes de Wittgenstein:
" Il n'y a rien de mystérieux dans les tropes; sans doute parce qu'il n'y a rien de mystérieux dans le monde et qu'en tout cas rien n'est caché; il n'y a pas de cachette pour un sens profond, pas de placard à double fond pour le Grand Secret. Dieu est subtil, mais il n'est pas retors - il s'est retiré de la table de jeu, mais il n'a pas pipé les dés. La difficulté n'est pas dans un prétendu secret de l'essence des choses, mais dans son caractère manifeste et dans la nature même du manifeste (cf Mark Johnston, The Manifest)." ( Traité d'ontologie p.224 2009)
Dire que l'affaire du philosophe n'est pas de dévoiler le caché ne revient pas à dire que c'est une entreprise facile ni à dire qu'il n'y a pas de choses cachées à faire apparaître (mais c'est le travail de la science).
On comparera avec:
" Pour cela, attention ! - Il n'y a rien que nous aimions autant faire connaître aux autres que le sceau du secret - sans oublier ce qu'il y a dessous." (Nietzsche Le gai savoir III 197)
Commentaires
Je trouve ce rapprochement entre Wittgenstein et Nietzsche très éclairant.
Wittgenstein avait lu Nietzsche et Emerson.
Ne peut-on dire que l'idée d'une philosophie qui laisse tout en l'état, qui nous demanderait de regarder pour ainsi dire avec les yeux de l'innocence et du manifesté est le motif d'une critique de la culture, d'une certaine idée de l'éducation qui est au centre de la culture (je pense à Nietzsche et à "Schopenhauer éducateur")?
C'est pourquoi tous ces auteurs insistent en fait sur la conversion du regard (en un sens autre que platonicien ou tel que nous l'avons hérité de Platon) et sur une certaine présentation du manifeste (Nietzsche dirait de nos conditions de vie et de nos possibilités philosophiques, Wittgenstein parle de "formes de vie").
Je ne crois vraiment pas que la différence soit (simplement) épistémologique pour autant qu'on se situe à l'intérieur toujours d'une même culture (disons platonicienne) mais qu'il s'agit d'une critique tout à fait originale de la culture qui a effectivement des conséquences épistémologiques ou disons sur la manière de comprendre, formuler un problème que l'on pense être philosophique.
Le style de Wittgenstein nous fait penser qu'il opère avec des limites du langage ou de la rationalité mais pensons à lui comme à un sage zen et sa posture apparaîtra plutôt comme un masque.
En fait, avec ces philosophes nous sommes au centre de nos apprentissages, de notre appropriation et de notre autorisation. C'est pourquoi, aussi, l'idée de "tout laisser en l'état" est trompeuse et risque de nous donner à penser que nous n'accomplissons aucun changement...
Votre lecture de Nietzsche est inattendue car vous lui faites tenir une position exactement opposée à celle que je lui attribuais ! En effet cette citation est à mes yeux typique d'un Nietzsche généalogiste, qui va chercher ce qui se cache sous les premières apparences. Mais je ne veux pas dire que cette citation permette de rendre compte de toute sa doctrine.
Oui c'est fascinant car j'ai lu exactement le contraire de ce que vous proposiez et sans du tout chercher la moindre contradiction.
Je pensais, en fait, à ce que dit Nietzsche dans "Schopenhauer éducateur", comme signe de son perfectionnisme et du renversement du regard qu'il opère et non (pas encore) du point de vue de la perspective généalogiste qu'il empruntera (notamment dans la "généalogie de la morale")
Dans "Schopenhauer éducateur", il écrit :
« Il est des moments (Augenblicke), comme des étincelles du plus clair et du plus adorable des feux (Funken des hellsten liebevollsten Feuers), à la lumière (Lichte) desquelles nous ne comprenons plus le mot "moi" (ich). Il y au-delà (jenseits) de notre être quelque chose qui dans ces moments devient un en deçà (Diesseits), et c'est pourquoi nous aspirons du plus profond de notre cœur à ces ponts entre ici et là. »
Là comme en beaucoup d'autres points de son texte, Nietzsche reprend Emerson et élabore dans son style autour de ce passage entre le notre « moi actuel » et notre « moi prochain » qu'on trouve chez Emerson. Nietzsche ne rejette pas l'intuition (disons d'un sur-moi appelé par l'idée de culture), il la tourne vers nos nécessités. Le fil jusqu'à Wittgenstein ("la grammaire dit l'essence") qui propose de "ramener les mots à la maison" est alors aussi ténu qu'évident. A partir de là, même la généalogie de nos valeurs qu'entreprend Nietzsche ne s'éloigne jamais tout à fait d'une sorte d'analyse grammaticale.. Mais je ne veux pas me lancer là-dedans.
C'est dommage je n'ai pas le texte du "gai savoir" que vous citez. Mais il me semble que ce que dit Nietzsche, ici, sert une méfiance de la profondeur, du secret. Inévitablement avec Nietzsche ce qu'il dit est sujet à renversement... Je suppose que c'est lié au "désir" de profondeur et de secret (et là, encore, comment ne pas penser à Wittgenstein...) Je lis et relis votre première remarque et je suis pris de confusion. J'avais donc mal compris votre intention.
Alors peut-être une question car je n'ai pas le contexte[*] sous les yeux :
"Qui" est, d'après votre lecture, ce "nous" dans la citation (Il n'y a rien que "nous" aimions..)?
[*] Vous me direz que dans le style aphoristique de Nietzsche, nous n'avons jamais tout à fait le contexte... Et c'est peut-être là tout le problème (de savoir "qui" parle?).
Excusez-moi ! Je découvre votre commentaire relégué dans les indésirables. Dès que possible, j'essaye de vous répondre en tenant compte un peu attentivement de la préface du Gai savoir.