Le rêve matérialiste d'un communiste.
Par Philalèthe le jeudi 17 décembre 2009, 18:42 - Koestler - Lien permanent
" Que se passait-il dans le cerveau du Nº1 ? Il (il s'agit de Roubachof, le personnage principal) se représentait une coupe de ce cerveau, soigneusement peinte en gris à l'aquarelle sur une feuille de papier fixée avec des punaises sur une planche à dessin. Les circonvolutions de la matière grise s'enflaient comme des entrailles, s'enroulaient les unes sur les autres comme des serpents musculeux, s'estompaient comme la spirale des nébuleuses sur des cartes astronomiques...Que se passait-il dans les renflements de ces grises circonvolutions ? On savait tout des lointaines nébuleuses, mais sur elles on ne savait rien. Telle était sans doute la raison pour laquelle l'Histoire était un oracle plutôt qu'une science. Plus tard, peut-être, beaucoup plus tard, on l'enseignerait au moyen de tables statistiques auxquelles s'ajouteraient de pareilles coupes anatomiques. Le professeur dessinerait au tableau une formule algébrique représentant les conditions de vie des masses d'un pays donné à une époque donnée : "Citoyens, voici les facteurs objectifs qui ont conditionné ce processus historique." Et, montrant de sa règle un paysage brumeux et grisâtre entre le second et le troisième lobe du cerveau du Nº1 : "Et maintenant, voici l'image subjective de ces facteurs. C'est elle qui pendant le second quart du XXe siècle a conduit au triomphe du principe totalitaire." Tant qu'on n'en serait pas là, la politique ne serait jamais qu'un dilettantisme sanglant, que pure superstition et magie noire..." (Arthur Koestler Le zéro et l'infini 1945 trad. Jérôme Jenatton)
C'est un rêve réductionniste : l'histoire est réduite à la psychologie
qui est réduite à la neurologie, plus exactement à une sorte de neuro-économie
(pas au sens où on l'entend aujourd'hui - étude des conditionnements
neurologiques de l'économie - mais au sens d'étude des conditionnements
économiques de la neurologie).
Le matérialisme expliquera alors les méfaits du communisme réel.
Marx distinguait l'histoire de la préhistoire ("La préhistoire de l'homme
s'achève" Contribution à la critique de l'économie politique
1859)
La même opposition est reprise ici mais contre certains de ceux qui ont
prétendu l'incarner politiquement.
Commentaires
C'est intéressant.
Sur le sujet des implications philosophiques d'une position particlulière qui sera confirmée ou infirmée par la science, mais dans un autre registre, il y a un minuscule passage dans T. Honderich, "Etes vous libre? Le problème du déterminisme", àla fin du chapitre 11, et qui renvoit à un autre de ses livres (Conservatism), qui dit la chose suivante :
Le déterminisme philosophique intransigeant laisse entrevoir certaines conséquences sur les directions politiques classiques. Si la droite met en avant le mérite des personnes et la gauche le besoin des personnes, il faut clairement revoir sa position vers la gauche de ce point de vue là, étant donné que mérite et culpabilité n'ont plus de base dans cette philosophie.
Pour le coup le philosophe est loin d'être antique, mais j'ai trouvé l'analogie intéressante...
Reconnaître le déterminisme n'implique pas nécessairement nier la liberté (c'est la solution compatibiliste : tout est déterminé et l'homme est libre). La liberté repose alors sur le fait du choix et pas sur le libre-arbitre entendu comme volonté auto-causée. Dans ces conditions, on conserve les idées de mérite et de culpabilité. Pour être clair (et faire vite), un acte réflexe n'est pas un acte libre, un acte précédé d'une délibération l'est.
Une société totalitaire ne croit pas au déterminisme. Elle pratique l’inquisition des consciences ; elle recherche des ennemis cachés ; elle soupçonne et elle espionne, parce qu’elle est incapable d’expliquer ce qui motive les individus. Elle sait très bien que si elle ne les contraint pas, ils lui échapperont car ils sont irréductiblement libres.
Si l’on pense, comme le rapporte le film « l’aveu », qu’un militant communiste de longue date, qu’un ancien volontaire de la guerre d’Espagne et un résistant, peut être un traitre, c’est qu’on est bien incapable d’expliquer les choix et qu’on imagine l’individu libre jusqu’à pouvoir contredire tout ce qui a constitué sa vie.
Le déterministe croit l’individu prévisible. Il lui suffit donc de prévenir le danger ; il n’a pas besoin de soupçonner car il est persuadé de savoir d’où vient le danger. Il aura une politique de prévention et de médicalisation.
Parce qu’il est certain que l’enfant agité fera nécessairement un délinquant, le déterministe le met en fiche et lui prescrit des doses de calmants.
Merci de votre visite !
Quatre remarques : d'abord il n'y a pas que les sociétés totalitaires qui recherchent des ennemis cachés et espionnent, non ? On est peut-être bien aussi en plein dedans.
Ensuite je crois qu'on peut être déterministe et juger les hommes largement imprévisibles. L'imprévisibilité est causée non par l'indétermination alors mais par l'impuissance de la connaissance à connaître le déterminisme (en ce sens le temps est largement imprévisible à moyen terme).
J'ajoute que les régimes communistes s'appuyaient sur une philosophie de l'histoire tout à fait déterministe et que c'est cette référence qui justifiait l'existence d'un sens de l'histoire en mesure de cautionner n'importe quelle décision politique.
Pour terminer on peut être indéterministe et juger les hommes prévisibles (cf Sartre, quand il cherche à rendre compte en termes indéterministes des comportements de classe ou de masse ou grégaires).
Une certaine forme de réductionnisme, comme celle illustrée par le passage d'A. Koestler apparaît comme un programme absurde. Certaines relations que l’on peut qualifier de niveau supérieur n’ont aucune lecture possible en physique fondamentale. Comment une explication purement neurophysiologique pourrait-elle nous aider à comprendre la position des personnes dans le monde, expliquer leurs actions ?
Pour un réductionnisme pur et dur, parler du comportement des personnes reviendrait donc à parler du comportement des neurones de ces personnes. Pourtant les personnes existent. Ce qui rend vrai (truthmaker) un prédicat mental comme « est un désir » ou « est une croyance » pour une personne par exemple, comprend une variété de conditions neurologiques. Nous avons tel désir ou tel croyance, du fait que nous sommes dans tel ou tel état neurophysiologique. S’il est vrai que votre désir ou votre croyance est la cause d’une intention, c’est en vertu de certains de ces états de votre cerveau.
Mais accepter que les vérifacteurs (truthmakers) de nos énoncés faisant usage de certains prédicats comme « est un désir » ou « est une croyance » soient certaines conditions neurophysiologiques doit-il forcément nous entraîner à ne pas être réaliste envers les personnes, leurs désirs, leurs croyances ?
Merci pour la visite !
Comment ne pas vous donner raison ? S'il fallait cesser de tenir pour réelles les personnes et leurs intentions, non seulement les rapports humains deviendraient incompréhensibles et difficiles à vivre mais il faudrait renoncer à prendre au sérieux l'histoire, ses explications et plus généralement toutes les sciences humaines (socio-ethnologie, psychologie etc). Je crois donc que s'il existe des réductionnistes du type de ceux évoqués par ce passage de Koestler, ils ne peuvent pas vivre en accord avec ce qu'ils disent croire. Ils sont poussés à prendre au sérieux les personnes, les désirs et leurs croyances, ne serait-ce que pour publier les livres où ils défendraient un tel réductionnisme !
Bonjour, je me permets de déposer un commentaire qui ne porte pas sur le texte lui même mais sur une remarque de philalèthe.
"Reconnaître le déterminisme n'implique pas nécessairement nier la liberté (c'est la solution compatibiliste : tout est déterminé et l'homme est libre). La liberté repose alors sur le fait du choix et pas sur le libre-arbitre entendu comme volonté auto-causée. Dans ces conditions, on conserve les idées de mérite et de culpabilité. Pour être clair (et faire vite), un acte réflexe n'est pas un acte libre, un acte précédé d'une délibération l'est."
Ne peut-on pas envisager le déterminisme avec plus de profondeur encore, en invoquant le concept de Dieu ? Si le choix lui-même est pétrie dans ce qui est déterminé, l'acte de délibération devient secondaire et se comprend comme le déploiement du Principe (comme l'extension de la volonté de l'Un, une espèce de détachement perpétuel de la Cause première, une évolution créatrice).
Compris ainsi, la liberté fait parti des effets de la transcendance, Dieu étant compris comme "nécessairement actif". L'homme peut se croire libre ou non (la conscience), agir ou non (le politique) il est "nécessairement soumis" à la volonté du Principe (concept de Dieu).
Si bien que croire en lui (en Dieu, le Principe, la Cause, la Transcendance, comme on voudra...) ou non ne change rien. La réalité du divin ne se comprenant que dans son acception a priori, l'exercice de la liberté, donc de son expérience, est pure contemplation (de l'être, du sublime, du simple...etc)
J'espère ne pas avoir été trop obscur.
Non, vous n'êtes pas obscur.
En effet on peut englober le déterminisme dans un cadre métaphysique où le concept de Dieu est central. Ça peut se faire philosophiquement (dans la pensée de Spinoza par exemple) ou religieusement.
Ceci dit, je ne comprends pas bien votre dernier paragraphe. Croire en Dieu en effet ne change rien dans le sens où la pratique de la délibération et du choix s'impose encore (je crois que c'est ce que veut dire Sartre quand il écrit à la fin de la conférence de 1945 "L'existentialisme est un humanisme" que "même si Dieu existait, ça ne changerait rien"). Mais dans ces conditions la contemplation de Dieu ne se confond pas avec l'exercice de la liberté; certes on peut choisir de contempler Dieu mais au moment même où on le contemple, on ne choisit pas (on a choisi). J'imagine que c'est votre pensée.
J'ajoute quand même que passer du déterminisme à Dieu ne peut tout de même être pensé comme une déduction, au sens où le déterminisme, avec laquelle toute pratique scientifique est familière, n'implique pas Dieu (c'est une autre question de savoir si Dieu implique le déterminisme).
"J'ajoute quand même que passer du déterminisme à Dieu ne peut tout de même être pensé comme une déduction, au sens où le déterminisme, avec laquelle toute pratique scientifique est familière, n'implique pas Dieu (c'est une autre question de savoir si Dieu implique le déterminisme)."
Oui j'en conviens, c'est d'ailleurs une inspiration saisie qui m'a poussé à faire ce lien entre deux concepts vraisemblablement inconciliables.
"Croire en Dieu en effet ne change rien dans le sens où la pratique de la délibération et du choix s'impose encore (je crois que c'est ce que veut dire Sartre quand il écrit à la fin de la conférence de 1945 "L'existentialisme est un humanisme" que "même si Dieu existait, ça ne changerait rien"). Mais dans ces conditions la contemplation de Dieu ne se confond pas avec l'exercice de la liberté; certes on peut choisir de contempler Dieu mais au moment même où on le contemple, on ne choisit pas (on a choisi). J'imagine que c'est votre pensée."
Je ne suis pas sur de bien suivre la pensée de Sartre, ici brièvement exposée. Puisque selon moi, "si Dieu existe", il n'a certes pas d'impact sur la liberté supposé de l'homme mais il va l'accompagner à chacun de ses pas (si je puis dire) si bien que la philosophie (présupposant le fait de la transcendance) reposera la question du vrai et donc, inévitablement, la question morale (quel est le comportement approprié, réintroduction des thèmes du bien et du mal...) ce que Sartre refuse, si je ne m'abuse.
1) ce n'est pas inconcevable de penser Dieu comme fondement d'un monde déterministe et ce n'est pas une idée nouvelle (j'ai mentionné Spinoza, mais j'aurais pu signalé Descartes ou Leibniz - même si le concept de Dieu est défini spécifiquement dans chacune de ces philosophies). Il va de soi que se pose alors le problème de la liberté humaine dans un monde déterminé par Dieu. Descartes par exemple invoque la finitude de l'entendement pour défendre à la fois la réalité du libre-arbitre humain et l'omnipotence et l'omniscience divines.
2) Quant à Sartre, par le passage cité, il n'envisage pas la possibilité de l'existence de Dieu dans le cadre de sa philosophie. Il veut dire qu'il peut concevoir un existentialisme chrétien (il pense par exemple à Gabriel Marcel). Notez cependant que Sartre ne refuse pas la question morale et la question du comportement éthiquement approprié est au coeur de sa pensée. Il a seulement refusé de résoudre la question morale de manière réaliste, je veux dire en se référant à des vérités morales objectives portant sur des valeurs indépendantes de l'esprit humain. Il n'y a donc pas dans sa philosophie un Bien qui dicterait aux hommes quoi faire. Pour dire vite, les valeurs morales sont pensées comme des créations de la liberté et si on cherche une valeur fondamentale dans la pensée sartrienne, c'est la cohérence entre ces valeurs et la réalité de la liberté (ainsi on ne peut pas concevoir un engagement de type sartrien pro-nazi par exemple parce que la liberté n'est pas compatible avec le thème du sang, du guide etc.)
Bien, je vous remercie pour ces éclaircissements Philalèthe.