Philosophie antique et Wittgenstein.
Par Philalèthe le lundi 11 janvier 2010, 05:06 - Wittgenstein - Lien permanent
Il est arrivé qu'on me demande s'il y a un lien entre mon intérêt pour la philosophie antique et celui que je porte à Wittgenstein. Or, je trouve dans le dernier livre de Sandra Laugier Wittgenstein. Les sens de l'usage (Vrin 2009) un passage assez bien adapté à cette question:
" P. Hadot a mis en évidence dès les années 1960 un lien entre la
philosophie antique comme pratique et exercice spirituel et la visée
thérapeutique de Wittgenstein. Le Tractatus est bien un
exercice où l'on atteint la transformation de soi par un effort de lucidité et
un travail sur soi et ses perceptions.
Je me suis rendu compte que j'avais essayé de proposer une attitude
philosophique qui soit indépendante, d'abord, de toute philosophie particulière
et, ensuite, de toute religion. Quelque chose qui se justifie par soi-même
(Qu'est-ce que l'éthique ? Entretien avec P.Hadot, Cités, nº
5,2001)
En articulant l'approche de Wittgenstein à une conception de la philosophie
comme éthique du langage et perfectionnement de soi, Hadot a légitimé une
ouverture ultérieure des interprétations de Wittgenstein. Les limites du
langage sont les limites de mon monde, et de ma vie : reconnaître ma forme
de vie dans le langage, c'est reconnaître ma finitude. L'exercice spirituel
consisterait à comprendre ma situation dans le langage et est un apprentissage
de la mort, comme de la vie, dont les limites sont celles de mon monde.
Cette éthique wittgensteinienne définit alors une forme non religieuse
d'exercice spirituel : il n'y a pas d'en-dehors du langage, et comprendre
l'auteur du livre (TLP, 6.54) c'est comprendre que le livre est dénué de sens.
Cette insistance finale et inattendue sur l'auteur dans un ouvrage aussi
impersonnel ("celui qui me comprend") montre bien le statut du
Tractatus, qui est de transformer le lecteur. En ce sens, la
lecture de Wittgenstein sera aussi, comme le dit Hadot dans sa préface aux
Exercices spirituels à propos du Tractatus,
une forme d'exercice de compréhension de soi. Il est important de noter qu'un
tel exercice de compréhension prend toute sa valeur s'il est spécifiquement
compréhension d'autrui." (p.67-68)
Le rapprochement entre la dimension thérapeutique et des philosophies
antiques et des réflexions de Wittgenstein ne doit pas cependant éclipser une
différence essentielle : scepticisme à part, les philosophies antiques
bâtissent leur éthique (dont la fonction thérapeutique est explicite par
exemple dans l'épicurisme) sur une base métaphysique alors que Wittgenstein (du
moins dans l'interprétation que donne Laugier du Tractatus)
nie et la valeur et la nécessité de toute métaphysique (concernant le stoïcisme
j'ai développé ce point
ici).
D'ailleurs, sauf à me tromper, Hadot n'a jamais réduit les philosophies
antiques à des éthiques, il a juste assuré qu'elles étaient irréductibles à des
théories et que leur finalité pratique est essentielle à la compréhension des
éventuelles contradictions théoriques qu'elles renferment
Commentaires
Il me semble que je vous l'avais déjà signalé mais je le répète en commentaire du billet. Après avoir présenté mon projet de recherche (sur le cynisme antique et ses prolongements), celui qui allait être mon directeur de recherche, spécialiste d'Aristote, me parla, une fois ma présentation terminée, il me parla de Wittgenstein. Je masquai la surprise déclenchée par l'incongruité de son premier commentaire. Il insistait sur la vie philosophique. Et d'après vos billets, je découvre effectivement que Wittgenstein s'attache à un conseil d'Antisthène. Antisthène d'après un stoicien précisait que philosopher consistait en partie à l'examen des mots.
(Epictète I 17 10 "Antisthène a écrit que l'examen des mots est le principe de la formation philosophique)
En thèse sur les exercices spirituels, Wittgenstein prend une place non négligeable au titre d'une mise en oeuvre et d'un discours faisant sens avec les exercices des Anciens.
Merci à Philalèthe de reprendre la réflexion en ce début d'année sur un sujet aussi important :
"Cette éthique wittgensteinienne définit alors une forme non religieuse d'exercice spirituel" dit Hadot. D'où, en effet, la tâche chez lui de travailler la notion de "conversion", (particulièrement emblématique), comme s'il s'agissait de ramener ce mot même (un mot de la religion s'il en est) à la maison.
J'aimerais dire que la formule est beaucoup plus simple que l'"exercice" justement qu'il demande et je me demande si l'exercice en question n'est pas en fin de compte un exercice d'écriture et de lecture, chez Hadot qui rejoint ainsi toute l'écriture philosophique moderne comme une tentative de retrouver des mots plus purs aux mots de la religion.
C'est ce qui expliquerait cet investissement dans le langage qu'il va chercher chez Wittgenstein.
Mais alors c'est complètement en tant que "moderne" qu'il se réfère au modèle antique...
Autre chose qui me convainc de cette perspective et qui fait que je ne comprends pas toujours bien Hadot. Il parle d'"exercice spirituel" mais il ne nous donne aucunement les clés d'une telle pratique (il y en a des dizaines les plus actuellement pratiquées) et c'est ce qui me déçoit un peu et qui fait qu'a priori on peut camper Wittgenstein en à peu près tout : du disciple de Loyola au maître Zen..
1 Nicotinamide
C'est un plaisir de vous lire de nouveau !
Le passage d'Épictète que vous citez est intéressant: il y défend la valeur de la logique contre l'idée que le plus pressant est de guérir ses passions et que la logique est stérile. L'éthique est donc subordonnée à une connaissance du vrai, que garantit la logique. C'est vrai qu'à la fin du passage cette position est attribuée à Antisthène, mais il faut noter que cette référence ne place pas le cynique en position d'autorité originaire, celle-ci étant identifiée à Socrate. Plus précisément Épictète remonte vers l'origine en partant des premiers stoïciens (Chrysippe, Zénon, Cléanthe) pour aboutir à Socrate, point d'arrivée, et ceci via Anstithène, placé donc en position intermédiaire entre Socrate et les stoïciens, ce qui est conforme en tout cas à l'ordre chronologique (la question de l'ordre logique est plus difficile à trancher).
Dans ce contexte, on doit moins parler d'un examen des mots que d'un examen des critères de la vérité des propositions et des raisonnements.
Je me permets cependant d'attirer votre attention sur une différence majeure entre une telle position et ce que veut dire Wittgenstein. En effet dans une telle perspective, la logique conditionne la formulation de jugements moraux vrais. Or, c'est une thèse majeure du TLP (Tractatus logico-philosophicus) qu'il n'y a pas de propositions éthiques vraies (ni fausses, ni douteuses). Cette position sur laquelle Wittgenstein ne reviendra jamais y compris dans sa seconde philosophie crée une distance considérable entre le cynisme, le stoïcisme, l'épicurisme etc et ce que veut dire Wittgenstein. Dans son cas, l'exercice spirituel se réalise dans la prise de conscience du non-sens des énoncés moraux. On voit en revanche bien nettement que si les cyniques s'opposent tant à leurs contemporains, c'est sur la base de la certitude absolue de posséder la vérité absolue en morale.
3 John Doe
Votre post éveille en moi plusieurs interrogations:
1) d'abord si on reconduit le mot conversion de son usage métaphysique à son usage quotidien (cf Recherches 116), comment va-t-on s'y prendre pour déterminer son usage quotidien ? N'y a-t-il pas des usages quotidiens ? J'entends par usage quotidien non pas un usage fréquent mais un usage qui n'implique aucune croyance renvoyant à quelque chose d'extérieur à la vie humaine dans l'immanence de sa quotidienneté.
2) plus généralement se référer à des mots plus purs ne revient-il pas à reconstituer un mythe de la pureté (au sens où une telle pureté serait largement illusoire) ? Cf à ce sujet la fin de mon dernier billet.
3) sauf à me tromper, quand Hadot lit les philosophies antiques comme essentiellement pratiques, il vise justement à ne pas les lire en moderne mais à les comprendre selon leurs propres intentions. Je doute aussi que la pratique se limite pour lui à une écriture. Quand par exemple il en parle comme d'une attention centrée sur le présent, il envisage autant un état d'esprit qu'un état d'âme.
4 ) les exercices spirituels dont Hadot parle me paraissent assez précisément déterminés par leur définition stoïcienne (sur ce sujet, cf La philosophie comme manière de vivre 2001: ce sont des entretiens de Hadot avec Carlier et Davidson)
5 ) du point de vue de Wittgenstein (je n'envisage pas ici le pt de vue de Hadot sur Wittgenstein), la transformation de soi n'est pas du tout imaginable dans le cadre de Loyola ou du bouddhisme zen, pour la bonne raison que ce sont des cadres métaphysiques (qui n'ont pas reconduit les mots de leurs usage métaphysique à leur usage quotidien).
A Philalète
Le zen "cadre métaphysique" ?
Voyez cela :
«Si vous voulez
comprendre la Voie, vous devez comprendre que le corps-esprit ordinaire est la Voie.
Le corps-esprit ordinaire est quelque chose qui ne demande
aucun effort», même si cela est parfois difficile et douloureux.
Le corps-esprit ordinaire n’est ni vrai, ni faux, ni hier, ni demain. On ne peut pas l’attraper, on ne peut pas le rendre,
il n’y a pas de consistance, ni d’inconsistance. Il est liberté.
Le corps-esprit ordinaire demeure dans notre présence, ici et maintenant.
@Ichimizen
"Si vous voulez
comprendre la Voie, vous devez comprendre que le corps-esprit ordinaire est la Voie."
C'est Dogen citant Basho, non ?
On pourrait certes trouver une critique de la métaphysique chez certains auteurs de la tradition bouddhiste comme Nagarjuna, qui récuse toute ontologie, ou Dogen. Ce dernier a d'ailleurs retenu l'attention de Pierre Hadot, cf sa préface au Shôbôgenzô traduit et commenté par Yoko Orimo.
Il n'en demeure pas moins qu'il n'est pas possible d'inclure _toute_ la tradition zen dans une critique de la métaphysique.
6 Ichimizen
Le passage que vous citez (d'où est-il tiré ?) est un parfait exemple de non-sens du moins selon les critères du Tractatus. Je comprends que vous le citiez car le texte mentionne "le corps-esprit ordinaire" et donc on peut y voir une évacuation de la transcendance ; mais le texte reste métaphysique au sens où "la métaphysique exploite, en faisant mine de la rejeter, la grammaire du langage ordinaire, qu'elle sollicite en dehors de ses conditions d'application sans s'en expliquer"(Wittgenstein Sandra Laugier 2009 p.64).
"Les limites du langage sont les limites de mon monde, et de ma vie : reconnaître ma forme de vie dans le langage, c'est reconnaître ma finitude. L'exercice spirituel consisterait à comprendre ma situation dans le langage et est un apprentissage de la mort, comme de la vie, dont les limites sont celles de mon monde."
En relisant ces lignes par lesquelles vous décrivez l'intention de P. Hadot, je me dis que j'étais mal informé et l'avais lu trop rapidement. Merci donc de cette rectification.
C'est la notion d'"exercice spirituel" sans doute qui me gênait. En fait, Hadot parle de la "connaissance de soi". Cette connaissance implique un exercice de soi sur soi.
Je ne comprends toujours pas cela dit la relation, que fait A. Davidson par exemple, avec le thème d'un "souci de soi" chez M. Foucault. D'ailleurs, il me semble que Hadot s'est distancié de cette lecture. Mais ce n'est pas le sujet de ce post et ma question concerne cette "connaissance de soi". Une question Zen un peu abrupte je le reconnais:
Est-ce que cette "connaissance de soi" ne serait pas en fin de compte prise de conscience de son "conditionnement". Et s'il s'agit de cela quelle espèce de pratique ou d'exercice allez-vous mettre en place (puisque vous êtes conditionnés)?
D'abord une remarque préliminaire : le passage que vous m'attribuez à propos de Pierrre Hadot fait partie de la citation de Sandra Laugier.
Quant aux questions qui terminent votre post, Bourdieu y a clairement répondu dans toute son oeuvre et précisément dans l'Esquisse pour une auto-analyse (2004). Par exemple :
" Comprendre, c'est comprendre d'abord le champ avec lequel et contre lequel on s'est fait. C'est pourquoi, au risque de surprendre un lecteur qui s'attend peut-être à me voir commencer par le commencement, c'est-à-dire par l'évocation de mes premières années et de l'univers social de mon enfance, je dois, en bonne méthode, examiner d'abord l'état du champ au moment où j'y suis entré." (p.15)
Sandra Laugier défend explicitement un tel usage de la connaissance sociologique quand elle écrit dans Wittgenstein. Les sens de l'usage (2009) :
" Une façon de reformuler la question anthropologique, chez Wittgenstein, serait d'examiner à quoi nous obéissons - et comment la subjectivité elle-même se constitue par différentes connexions et contraintes. Bourdieu, dans sa préface du Sens pratique, est plus wittgensteinien encore qu'on ne l'imagine quand il dit de la sociologie qu'elle "offre un moyen, peut-être le seul, de contribuer, ne fût-ce que par la conscience des déterminations, à la construction, autrement abandonnée aux forces du monde, de quelque chose comme un sujet" (Le sens pratique p.41)" (p.302)
Ce n'est que dans le cadre d'une conception incompatibiliste de la liberté (la liberté et le déterminisme étant incompatibles, s'il y a l'un, il n'y pas l'autre) qu'on peut douter de l'existence d'une pratique émancipatrice (ici par la connaissance des déterminismes - c'est sur ce point du Spinoza pur et dur -) si notre identité a été conditionnée par des contraintes sociales (ou autres : neurologiques etc).
Ceci dit, en termes du moins wittgensteiniens, si on fait une auto-analyse fondée sur la sociologie, on ne fait plus de la philosophie, on fait de la science appliquée. En effet c'est une connaissance de soi par la connaissance des lois ; on cherche à enrichir sa connaissance des faits, ici relatifs à soi.
Merci pour cette éclairage.
Ce que je voulais dire (et je crois vous rejoindre) c'est qu'aussi intéressante que soit cette approche sociologique (qui emprunterait un tour wittgensteinnien) de la "connaissance de soi", eh bien, ça a un air de famille avec une "connaissance" de soi mais, pour moi, ce n'est pas ce que j'appelle une connaissance de "soi".
Mais c'est vrai que je me fonde sur une inspiration plutôt zen de la "connaissance de soi" (c'est pourquoi, d'ailleurs, je trouvais le post de ichimizen pertinent qui contestait le fait que cette vision était inspirée par la métaphysique) et d'exercices (méditation, visualisations) que Pierre Hadot n'évoque absolument pas.
C'est peut-être un tout autre chemin mais il est difficile pour moi d'entendre parler de tous ces thèmes en ignorant complètement (comme c'est souvent) l'Orient.
En effet je n'ai pas de souvenirs d'avoir lu des lignes de Pierre Hadot se référant au bouddhisme. J'ai en tête une référence au taoïsme. Voici le passage en question :
" Arnold Davidson : Récemment, vous avez commencé à vous intéresser à la philosophie dans les autres cultures, surtout à la philosophie chinoise, et c'est peut-être lié à l'idée qu'il y a quelque chose comme des attitudes philosophiques universelles, attitudes qu'on peut trouver même dans une culture chinoise, et qui représentent, dans un autre contexte, ce qui se trouve aussi dans l'Antiquité occidentale.
J'ai été longtemps très réticent à l'égard du comparatisme (par exemple au sujet des rapports entre Plotin et l'Orient). Maintenant j'ai un peu changé d'avis, en constatant des analogies indiscutables entre pensée chinoise et philosophie grecque. J'ai parlé de l'attitude d'indifférence à l'égard des choses, aussi d'une sorte d'attitude stoïcienne ; on pourrait ajouter également la notion d'illumination instantanée. Je m'explique ces analogies, non pas par des rapports historiques, mais par le fait que des attitudes spirituelles analogues peuvent se retrouver dans différentes cultures. Parfois aussi, j'ai trouvé dans la pensée chinoise des formules qui me semblaient plus éclairantes que tout ce que l'on pouvait trouver dans la philosophie grecque, par exemple, pour décrire la situation d'inconscience dans laquelle nous vivons, l'image de la grenouille au fond du puits ou de la mouche à vinaigre au fond d'une cuve, "ignorant l'univers dans son intégralité grandiose" comme dit Tchouang-Tseu. Mais je ne peux pas parler en spécialiste de la pensée chinoise." (La philosophie antique comme manière de vivre p.226 2001)
Le passage de Tchouang-Tseu est le suivant :
" Je ne connaissais du Tao que ce que peut en connaître une mouche à vinaigre prise dans une cuve. Si le maître n'avait pas soulevé mon couvercle, j'aurais toujours ignoré l'univers dans son intégralité grandiose" (ibid.p.274)
Ça me fait penser à l'Allégorie de la Caverne !
Concernant le jugement de Hadot sur Foucault (que vous évoquez dans un précédent post), j'en fais le thème d'un bref billet.
Sinon, Cavell a-t-il écrit sur le zen ?