De deux immobilités (Socrate / Platon)
Par Philalèthe le dimanche 7 février 2010, 18:17 - Socrate - Lien permanent
La première est la plus connue, elle caractérise Socrate se rendant avec Aristodème au souper offert par Agathon (source : Le Banquet de Platon). Ce n'est pas une immobilité subite, un ralentissement l'annonce:
" Chemin faisant, Socrate, l'esprit en quelque sorte concentré en lui-même, avançait en se laissant distancer." (174 d éd. Brisson)
Elle est liée essentiellement sinon à la solitude, du moins à l'isolement :
" Comme je l'attendais, il me recommanda de continuer à avancer." (ibid.)
Elle casse les règles du jeu social et gêne, par là même, qui a l'intention de continuer le jeu :
" Agathon : Mais, Socrate, comment se fait-il que tu ne nous l'amènes
pas ?
Aristodème : Je me retourne (...) et je constate qu'effectivement Socrate
ne m'a pas suivi. J'expliquai donc que c'était bien avec Socrate que j'étais
venu, et que c'était lui qui m'avait invité à venir souper." (174 e)
Elle dure, Socrate devenant une statue pensante et asociale ; Agathon, qui a envoyé un esclave le chercher, entend de la bouche de ce dernier :
" Votre Socrate s'est retiré sous le porche de la maison des voisins, et il s'y tient debout ; j'ai beau l'appeler, il ne veut pas venir." (175 a)
L'hôte ne lui trouve aucune bonne raison et est disposé à utiliser la contrainte pour faire respecter les règles transgressées :
" Quel comportement étrange, s'écria Agathon. Va lui dire de venir, et ne le lâche pas d'une semelle." (ibid.)
Aristodème, le disciple, "un des fanatiques de l'entourage" comme dit Léon Robin (La Pléiade note 4 p.1349), explique sans pour autant justifier (il donne à cette immobilité une cause, l'habitude, mais pas de sens) :
" N'en faites rien (...), laissez-le plutôt. C'est une habitude qu'il a. Parfois il se met à l'écart n'importe où, et il reste là debout. Il viendra tout à l'heure, je pense. Ne le dérangez pas, laissez-le en paix." (175 b)
C'est donc une immobilité régulière, du coup prévisible mais néanmoins
énigmatique.
Elle reste difficile à supporter pour les partenaires de jeu :
" Aristodème : Là-dessus (...) nous nous mettons à souper, mais Socrate n'arrivait pas. Aussi Agathon demanda-t-il à maintes reprises qu'on allât le chercher. , mais je m'interposai. " (175 c)
Longue, quand elle prend fin, elle n'est pourtant pas justifiée par l'intéressé mais c'est l'hôte qui en donne désormais une interprétation généreuse :
" Aristodème : Enfin, Socrate arriva sans s'être attardé aussi
longtemps qu'à l'ordinaire ; en fait, les convives en étaient à peu près
au milieu de leur souper.
Agathon : (...) Viens, ici, Socrate, t'installer près de moi, pour que à
ton contact, je profite moi aussi du savoir qui t'est venu alors que tu te
trouvais dans le vestibule. Car il est évident que tu l'as trouvé et que tu le
tiens, ce savoir ; en effet, tu ne serais pas venu avant." (175 d)
Socrate n' infirmera ni ne confirmera ce dire, précisant seulement que le savoir ne se transmet pas par contact.
Passons à la seconde immobilité, celle du plus connu des disciples de Socrate, Platon. Je l'aborde à travers la référence qu'y fait Sénèque dans le De ira :
" Platon, irrité contre son esclave, ne put se donner du temps, mais il lui ordonna d'enlever tout de suite sa tunique et de tendre les épaules aux coups, afin de frapper de sa propre main ; comprenant qu'il était irrité, il garda sa main en l'air comme il l'avait et resta dans l'attitude d'un homme qui va frapper ; un ami qui survint justement lui demanda ce qu'il faisait : " Je punis, répondit-il, un homme en colère". Comme figé sur place, il conservait le geste, déshonorant pour un sage, de l'homme qui va sévir, et déjà il avait oublié l'esclave, ayant trouvé mieux à châtier." (III XII 5 ed.Veyne p.162).
La différence entre les deux immobilités est nette : certes les deux
exemplifient la maîtrise de l'esprit sur le corps. Mais le corps socratique est
un, dominé totalement par l'esprit qui le met au repos, alors que le corps
platonicien est deux ; en effet il se divise en corps emporté par la
passion et corps dominé par la raison ; la division ne passe pas au sein
du corps mais entre deux états d'un processus : le mouvement colérique
dynamique et ce même mouvement statique, statufié. C'est une immobilisation
spectaculaire, soudaine et offerte au public, comme indice et de l'absence
première de maîtrise et de la maîtrise, seconde, de cette même absence de
maîtrise. Loin d'être une position méditative, elle est moindre mal et effet
d'une capture : Platon se prend lui-même en flagrant délit et tel un agent
de l'ordre moral, immobilise le malfaisant et l'expose à la réprobation
publique.
Cependant, pareille en cela à la première, celle de Socrate, l'immobilité
décrite par Sénèque court-circuite la vie ordinaire et les échanges
quotidiens : comme son maître qui ne se rend pas où on l'attend, Platon ne
fait pas ce qu'on attend d'un maître : châtier son esclave si besoin est.
C'est le maître d'esclaves maîtrisé par le philosophe maître de soi.
Sa finalité est ne pas se répéter car les immobilisations successives, à la
différence des immobilités régulières, illustreraient l' échec constant et
visible de la raison.
Commentaires
Beau tableau et belle métaphore aussi de la différence entre la pratique philosophique et (disons) la leçon de philosophie.
Votre distinction est intéressante mais on peut voir la pratique (socratique) comme une leçon et la leçon que Platon donne à lui et aux autres comme une pratique en train de se fixer.
J'ai du mal à voir cela.
De plus en plus je me demande si la pratique philosophique en fait ne serait pas le début et la fin de la philosophie. Et s'il ne faut pas pour cela revenir à Socrate plutôt qu'à Platon, comme emblème du saisissement de la pensée.
Ce n'est pas tout à fait, je reconnais, ce que vous vouliez donner à penser en parlant du corps socratique et du corps platonicien en ces termes :
" Mais le corps socratique est un, dominé totalement par l'esprit qui le met au repos, alors que le corps platonicien est deux ; en effet il se divise en corps emporté par la passion et corps dominé par la raison."
Je ne peux m'empêcher de penser qu'il y une théâtralité chez Platon qu'il n'y a pas chez Socrate. Ne suffit-il pas à Platon de reconnaître qu'il est sous l'emprise de la colère plutôt que de donner en spectacle une division ? Une division d'ailleurs toute aristocratique. On comprend à partir de là pourquoi Platon invente la maîtrise et le philosophe roi. Il me semble que Socrate est plus démocratique et au centre de la cité.
Enfin, ce n'est pas un argument mais je ne peux manquer d'y penser non plus : lorsque dans le Phédon est faite la liste des amis présents aux derniers instants de Socrate, Platon fait dire de lui :
"Platon, je crois, était malade".
De quoi Platon pouvait-il bien être malade et pourquoi tient-il (si ces mots sont de lui, ce qui je crois n'est pas contesté) à marquer ainsi son absence ? C'est une question, que je suis sûr n'être pas le premier à me poser...
En vous lisant, plusieurs idées me viennent à l'esprit :
1) "je me demande si la pratique philosophique en fait ne serait pas le début et la fin de la philosophie" écrivez-vous.
Annulez-vous alors la valeur de la théorie ? Cela ne revient-il pas à transformer la philosophie en pratique empirique ? Or, dans la philosophie antique, la théorie est défendue comme ayant une fonction pratique. Chez Épicure, on trouve sa réduction à cette fonction pratique mais ce n'est pas le cas dans la philosophie d'Aristote où la connaissance a une valeur en soi indépendante de sa finalité pratique.
2) Qu'appelez-vous le saisissement de la pensée ?
3) Le Socrate auquel on se rapporte étant connaissable à partir de l' oeuvre de Platon (ou à partir de celle de Xénophon) , la comparaison entre les deux est donc difficile à bâtir. Les témoignages dont on dispose sur Platon sont souvent ceux d'ennemis (par exemple ceux d'Antisthène rapporté par Diogène Laërce ou plus généralement les sources tendant à faire de Platon un auteur ayant plagié Épicharme - cf encore sur ce point DL). Dans mon post, je ne voulais rien faire de plus que mobiliser un Platon connaissable à partir d'un texte de Sénèque - ce dernier ne l'a bien sûr pas inventé mais je n'ai pas cherché sa source ; je ne sais pas si on n'a pas déjà attribué une telle figure à un philosophe antérieur - à un Socrate connaissable à partir de Platon ! Dans ces limites-là, j'hésite à parler dans l'absolu de la théâtralité de Platon (en revanche celle des Cyniques n'est pas douteuse).
4) Concernant l'absence de Platon dans le Phédon, on peut donner une explication (trop ?) simple : Platon était bel et bien malade ! Le grand Léon Robin défend cette position dans une note (" Il n'y a pas de bonnes raisons pour supposer à l'absence de Platon un autre motif" La Pléiade p.1369). J'ajoute l'interprétation suivante : en mettant en évidence sa propre absence, Platon illustrerait la thèse défendue dans le Phédon, que le corps est le tombeau de l'âme et qu'il est un obstacle aux activités les plus hautes.
(je n’ai une connaissance de la philo antique que très superficielle, excusez-moi si je dis des conneries, et reprenez-moi…).
J’ai une intuition proche de celle de John Doe sur la pratique philosophique comme alpha et omega d’elle-même chez Socrate. Philathète, vous invoquez Aristote qui a écrit que la connaissance a une valeur en soi. Mais Socrate n’a pas écrit. Son enseignement philosophique était en acte, à mon sens celui d’une démarche, d’une manière de vivre. N’est-ce pas une manière de signifier que la philo n’est que praxis, une pratique alliant pensée et corps dans les actes, comme semble le suggérer cette scénette où son esprit et son corps sont unis dans la réflexion… ? Une philosophie qui serait dénaturée si on la sépare de la vie en la figeant en pure connaissance… ?
Sur la théatralité, ça me fait penser au livre de Nietzsche « de la naissance de la philo… » où il analyse que l’épopée homérique est platonicienne (thèse généalogique des idées au sens « anachronique » que lui donne Nietzsche). Selon lui, le drame est soutenu (ou s’appuie sur) par la philosophie platonicienne. Et cette scène d’autopunition est effectivement assez dramatique, un homme en prise avec ses propres tourments.
Cela me semble très différent de la mise en scène des cyniques, qui me parait plutôt être du genre de la comédie. P.ex., lorsque Diogène balance un poulet déplumé au cours de Platon pour ridiculiser sa définition de l’homme bipède.
Pour poursuivre la comparaison entre les deux immobilités. Celle de Platon montre effectivement une coupure entre sa passion et sa raison, celle-ci punissant la première. Et celle de Socrate au contraire une union entre les deux, sa passion de la raison l’amène à s’immobiliser dans une activité réflexive. Mais il me semble y avoir tout de même en creux une opposition dans la scène de Socrate, entre cette praxis philosophique et l’activité mondaine à laquelle il devait se rendre. Est-ce sur-interpréter que de voir là une dichotomie entre sagesse et mondanités ?
L'enseignement de Socrate ne peut se réduire à une manière de vivre, il interroge, met le doigt sur les contradictions, formule des objections, présente des contre-exemples etc, cherchant par ces différents moyens - et bien d'autres -à déterminer une connaissance d'un type supérieur à l'opinion. La finalité est de connaître la vérité, la réalité. Le refus socratique d'écrire est précisément justifié par le souci de la vérité, l'écriture étant sous plusieurs angles identifiée à un obstacle dans le cadre d'une telle recherche. Une telle recherche est ce que j'identifie à la théorie, en mettant en évidence la relation entre une telle connaissance et la vie réussie.
Concernant la conception nietzschéenne de l'homme Platon et du platonisme, elle est trop difficile à clarifier en quelques lignes.
À propos des mises en scène cyniques, j'ai en effet comme vous l'impression qu'elles sont toujours des accusations et non des auto-accusations. Les Cyniques me paraissent être d'un bloc, dans la tradition ouverte ici par Socrate mais avec un esprit explicitement didactique et dénonciateur (les anecdotes cyniques mettant en scène les demi-capacités des propres philosophes ne doivent pas être bien nombreuses, à supposer qu'on en trouve). Si Nicotinamide lit ces lignes, qu'il apporte son avis éclairé !
Quant à l'expression "passion de la raison" pour caractériser ce qui conduit Socrate à s'immobiliser, j'ai l'impression qu'elle est anachronique (post-humienne, plus précisément, comme si ça allait de soi que la raison en tant que telle ne peut motiver aucune action).
Ceci dit peut-on aller jusqu'à évoquer "une dichotomie entre sagesse et mondanités" ?
J'en doute. Socrate est présenté comme agissant toujours comme doit agir un citoyen athénien (allant à la guerre etc). Ce sont les Cyniques, ces Socrate devenus fous, comme les aurait qualifiés Platon d'après Diogène Laërce, qui vont enlever toute valeur à ces usages sociaux, comme participer à un banquet par exemple. Le Criton présente très clairement la décision de Socrate de ne pas s'évader et de subir donc la mauvaise peine que l'Assemblée a décidé de lui attribuer comme la conduite que tout Athénien doit avoir vis-à-vis des Lois de sa cité, que les mesures juridiques inspirées par ces Lois soient justes ou non (l'argument central étant qu'il n'y pas d'identité individuelle en dehors du cadre des Lois de la cité - cette position est largement retenue par Aristote -).