L'épicurisme est-il castrateur ?
Par Philalèthe le vendredi 19 février 2010, 16:47 - Épicurisme - Lien permanent
Diogène Laërce rapporte l'anecdote suivante concernant Arcésilas:
"À qui lui demandait pourquoi on passait des autres écoles à celle d'Épicure et jamais de celle d'Épicure à une autre, il répondit : "Quand on est un homme, on peut devenir eunuque, mais lorsqu'on est eunuque, on ne peut devenir un homme." (IV 43 éd. Goulet-Cazé p.522)
On pourrait interpréter le trait platement comme simple expression de la rivalité entre le platonisme et l'épicurisme. Or, Martha Nussbaum prend le passage au sérieux. En effet, à travers la référence aux "autres écoles", elle a surtout en vue la pratique aristotélicienne de la philosophie, dont elle ne se cache pas d'être une adepte. Or, dans le cadre de l'aristotélisme, l'argumentation éthique a une valeur pratique non seulement par sa conclusion mais aussi par sa pratique et par le respect des valeurs épistémiques qui la rendent possible :
" Aristotle has argued that the practical benefit of ethical argument is inseparable from the dialectical scrutiny of opposing positions, from mutual critical activity, and from the essential philosophical virtues of consistency, clarity and perspicuous ordering." (The therapy of desire p.138)
Quelques lignes, plus loin, elle engage à ne pas oublier "the practical
value of good philosophy - in really getting to the most powerful and
justifiable pictures of human excellence, human functioning, human social
justice."
C'est par rapport à cette pratique aristotélicienne que Martha Nussbaum
présente la pratique épicurienne comme centrée sur la transmission à un
disciple, identifié à un malade, de thèses-médicaments, à apprendre par coeur,
pour les intérioriser, en vue de combattre les maux dont souffrent les hommes
remplis d'idées fausses.
Centrée sur la guérison, vue selon les critères aristotéliciens, une telle
pratique qui ne prend pas au sérieux les pensées de l'élève - du moins tant
qu'il ne reproduit pas les thèses de l'École - est jugée sectaire, unilatérale,
dogmatique. C'est donc dans une telle perspective que Martha Nussbaum lit le
texte de Diogène Laërce cité plus haut :
" It is always possible, and in fact all to easy, to turn from calm critical discourse to some form of therapeutic procedure, as Epicurus himself turned from his Platonist teacher Nausiphanes to his own way. But once immersed in therapy it is much more difficult to return to the values of Aristotelician critical discourse. The passivity of the Epicurean pupil, her habits of trust and veneration, may become habitual and spoil her for active critical task." (ibid. p.139)
Il ne faut pourtant pas conclure de cette analyse que Martha Nussbaum discrédite l'héritage épicurien puisqu'elle ne lui attribue rien moins que la découverte de l'inconscient. Ce qui est à première vue tellement surprenant que cela mérite un autre billet.
Commentaires
Le maître ne peut que par essence être castrateur, l'élève ne devant que se conformer à la pensée de celui-ci, entrer dans un moule hors duquel il n'est pas de salut.
C'est bien risqué de vouloir déterminer une essence du maître, mais si castrer veut dire supprimer une capacité, je serais porté à dire que les maîtres généralement contribuent à doter de capacités leurs élèves (notez le "généralement", qui implique des exceptions). En fait ce ne serait pas le maître que vous définissez, mais le maître sectaire. Dans ce cas, vous prendriez peut-être l'exception pour la règle.