Enseigner à qui on n'a appris ni à prêter son attention ni à faire abstraction.
Par Philalèthe le dimanche 21 mars 2010, 21:42 - Digressions - Lien permanent
Kant a écrit dans l'Anthropologie :
" L'effort pour devenir conscient de ses représentations consiste soit à
prêter son attention (attentio), soit à se détourner
d'une représentation, dont on a conscience (abstractio). La dernière
attitude n'est pas simplement suspension ou négligence de la première (car ce
serait alors distraction, distractio), mais elle constitue un
véritable acte de la faculté de connaître pour maintenir une représentation
dont je suis conscient à l'écart d'autres représentations dans une même
conscience. Par conséquent, il ne s'agit pas ici d'abstraire (isoler)
quelque chose, mais de faire abstraction de quelque chose,
c'est-à-dire d'une détermination de ma représentation, - ce par quoi cette
représentation obtient la généralité d'un concept et se trouve ainsi accueillie
dans l'entendement.
Savoir faire abstraction d'une représentation, même si elle vient s'imposer à
l'homme par l'intermédiaire des sens, est un pouvoir beaucoup plus grand que
celui d'être attentif : car cela témoigne d'une liberté de la faculté de
penser et d'un contrôle de l'esprit par lui-même qui le rendent capable
d'exercer une maîtrise sur l'état de ses représentations (animus sui
compos). À cet égard, la faculté d'abstraction est donc beaucoup plus
difficile, mais aussi plus importante que celle de l'attention, quand elle
concerne les représentations des sens.
Bien des hommes sont malheureux parce qu'ils ne savent pas abstraire. Le
prétendant pourrait faire un bon mariage s'il pouvait simplement détourner les
yeux d'une verrue sur le visage de sa bien-aimée, ou ne pas voir la dent qui
lui manque. Mais c'est une mauvaise habitude de notre faculté d'attention que
de s'attacher, même involontairement, à ce qui est incongru chez les autres, de
diriger le regard vers un bouton qui, juste sous nos yeux, manque à un habit,
vers une dent qui est absente, ou vers une faute d'élocution qui est
coutumière, et de remplir ainsi l'autre de confusion, tout en compromettant par
là nos propres chances d'entretenir de bons rapports avec lui. Quand ce qui
compte vraiment est de qualité, c'est agir non seulement avec équité, mais
aussi avec habileté que de savoir mettre entre parenthèses ce qui nous gêne
chez les autres, et cela même pour notre bien-être personnel ; mais cette
faculté d'abstraire est une force de l'esprit qui ne peut être acquise que par
l'usage." (I 3 trad. Renaut GF p.57)
Apprend-on à l'école l'attention ? C'est à douter tant on oppose à la
distraction la capture d'attention. "Comment rendre ludique un cours ?" se
demande-t-on. Que proposer à l'élève pour qu'il ne se distraie pas ? Car
l'élève n'a pas appris à prêter son attention : il faut donc la garder en
ne cessant de la capter.
Apprend-on à l'école la capacité de faire abstraction ? Pas du tout.
Honteux de ne pas lui apporter un contenu plaisant, dont on attend qu'il
s'inscrive dans sa mémoire sans que l'élève ait à faire l'effort de le
mémoriser, de l'apprendre en somme, on n'ira pas jusqu'à exiger de lui qu'il
s'entraîne à faire abstraction de ce qui, captant son attention, le distraira
du cours.
Résumons : comment apprendre quelque chose à des élèves chez lesquels on
n'a pas développé les facultés qui rendent possible l'apprentissage,
précisément celles de prêter attention et de faire abstraction ?